Par quels cheminements peut-on entrer dans un processus d'évolution conduisant vers un plus être ?
Avant-propos
Pendant notre travail de maîtrise nous avons tenté de montrer que la psychothérapie et le yoga sont des méthodes éducatives ne reposant pas seulement sur le savoir mais aussi sur la connaissance de soi. Le yoga, les méthodes de psychothérapie ainsi que l'éducation au sens de Krisnamurti partent du constat que la construction identitaire de la personne, par identification du soi a un rôle social, constitue l'origine de la souffrance. Cette identification provoque une fragmentation de la personne à l'origine des conflits intérieurs et des souffrances des hommes. Une prise de conscience de cette fragmentation intérieure mène à la discrimination intellectuelle et c'est alors que le cheminement vers la connaissance de soi commence. Nous avons défini le concept de connaissance de soi comme signifiant une évolution de la structure psychologique interne de l'individu lui permettant de découvrir et d'accepter, peu à peu, qui il est et ce qu'il est. Ce processus d'évolution provoque un élargissement de la conscience ouvrant à une meilleure compréhension du monde et pouvant parfois mener, semble-t-il, vers la spiritualité. Mon projet de DEA, né de cette constatation, nous a conduit à poser d'autres questions : comment la connaissance de soi permet-elle de s'ouvrir à la dimension spirituelle ? Cela est-il possible pour tous les individus ? Quelle est la place de la spiritualité à l'université ? La connaissance de soi peut-elle s'enseigner ? Est-elle une priorité dans l'éducation ?
Problématique
La modernité semble nier la dimension spirituelle chez l'homme alors que l'aspect religieux, sacré, a toujours été présent dans toutes les civilisations. Est-ce à cause de la priorité du rationnel dans les sociétés occidentales, d'une science qui nie l'irrationnel ou est-ce parce que l'homme d'aujourd'hui n'a plus conscience de la dimension sacrée en lui ?
Pourquoi l'homme moderne, malgré toutes ses inventions et son évolution scientifique n'a t-il pu résoudre le problème de sa souffrance ? Nous entendons par souffrance cette maladie de l'âme provoquée par les conflits intérieurs de l'individu. La problématique du chercheur, son interrogation profonde, résident dans ce questionnement. Ne peut-on pas tenter de résoudre le problème de la souffrance humaine en aidant les hommes à se connaître mieux ? La vocation première de l'éducation n'est-elle pas de conduire l'individu vers l'éveil de lui-même afin qu'il puisse parvenir à son plein épanouissement ? Cela ne passe-t-il pas forcément par la connaissance de soi permettant de retrouver son unité, de s'ouvrir à un autre regard sur le monde, à d'autres valeurs et au sens de l'existence ?
Hypothèses
Mon hypothèse de départ réside dans la proposition qu'il est possible de vaincre la souffrance humaine, cette fragmentation interne responsable des conflits et de l'ignorance des hommes, par la connaissance de soi. Nous conserverons ici le concept de connaissance de soi défini comme une possibilité d'évolution de la structure psychologique de l'individu, l'amenant à un élargissement de sa conscience et lui permettant d'accéder à une meilleure compréhension de lui-même et du monde. Nous faisons l'hypothèse que cet élargissement de la conscience menant à une meilleure connaissance de soi et du monde peut également conduire l'individu vers la spiritualité. Nous définissons la spiritualité(1) comme ce qui pousse l'individu à la transcendance, à accéder à la plus haute réalisation de lui-même c'est-à-dire à ce que nous nommons l'autorisation noétique (2). Nous définissons l'autorisation noétique comme le processus interne conduisant une personne vers une évolution d'elle-même la conduisant au dépassement et à la réalisation d'elle-même.
Il ne s'agit pas d'atteindre un état de réalisation de soi final, permanent et définitif mais de parvenir à l'acceptation de ce qui est et d'être un avec le changement sous toutes ses formes. Le début de tout travail de connaissance de soi commence par un éveil, un questionnement et des interrogations sur la vie, sur le sens de son existence. Pour tenter de saisir le processus de transformation interne menant vers l'autorisation noétique, je vais m'appuyer sur l'histoire de vie de trois personnes reconnues comme étant parvenues à la plus haute réalisation de leur existence. Il s'agit de Shri Aurobindo Ghose, de C.G. Jung et de Krishnamurti.
Carl Gustav Jung
Carl Gurtav Jung est né le 26 juillet 1875 en Suisse, d'un père pasteur et d'une mère appartenant à une vieille famille bâloise patricienne qui comptait plusieurs pasteurs. Il passa son enfance dans un cadre rural, en rapport direct avec la nature, et reçut une éducation religieuse. A l'âge de quatre ans, il est séparé de sa mère qui doit être hospitalisée plusieurs fois à Bâle. Carl souffre énormément de cette séparation, souffrance se caractérisant par un eczéma généralisé. Très jeune il fait des rêves, rencontre des signes venant mettre en doute la croyance qu'on tente de lui enseigner et cela perturbe son équilibre intérieur. Le jeune Carl entre en conflit, il est en désunion avec lui-même et cela le pousse à s'interroger sur la religion ainsi que sur ses modèles familiaux. C'est un enfant très sensible, très à l'écoute de la nature et de son monde intérieur. Lorsqu'il entre au collège, à Bâle, à partir de sa onzième année il réalise qu'il est différent des autres enfants et qu'il est perçu comme différent. Cette différence va s'intensifier au fil de toutes ses années de collège et fera de lui un adolescent extrêmement seul, incompris, avec des difficultés d'adaptation sociale. La souffrance qu'il ressent, le désaccord avec sa nature profonde et ce qu'on lui demande d'être, le conduisent à être très attentif à sa vie intérieure. A travers ses réflexions, ses rêves, des visions qu'il aura assez jeune le conduisant à faire une expérience d'illumination et de grâce, il découvre qu'il possède une double personnalité : ce qu'il nomme son numéro 1 est celle qui le pousse à devenir un homme parfaitement intégré socialement alors que l'autre, son numéro 2, le rattache à l'unité du monde et à ses plus profonds secrets. Malgré ses difficultés scolaires Jung fait des études mais hésite pour choisir sa future profession. Ses rêves vont le pousser à devenir médecin. Pendant ses études de médecine il continue cependant de chercher des réponses à ses questions existentielles sur l'âme humaine et sur Dieu. Il finit par s'intéresser aux apparitions d'esprits, aux phénomènes psychiques, au spiritisme, à l'occultisme, ce qui le rend différent de ses camarades. Après s'être heurté au bloc de la tradition et de la croyance dans son enfance il rencontre maintenant les préjugés. Ces expériences et l'incompréhension qu'il rencontre l'amènent à comprendre qu'il est nécessaire d'entrer dans le moule social, de rester dans le domaine connu de tous. Peu à peu la personnalité numéro 1 de Jung s'impose au détriment de son numéro 2. En lisant un manuel de psychiatrie, lors de la préparation des ses examens, il a une véritable révélation de sa future profession. La psychiatrie concerne les maladies de l'âme et semble être le lieu de la rencontre entre la nature et l'esprit. En 1900 Jung quitte Bâle pour aller travailler dans un hôpital psychiatrique à Zurich. Rapidement il s'intéresse aux travaux de Breuer, Freud, Pierre Janet, etc..., rencontre Freud en 1906 et s'associe à ses travaux malgré une certaine réticence pour la théorie sexuelle freudienne. L'amitié entre les deux hommes dure jusqu'en 1913, date à laquelle la rupture se produit, laissant Jung seul et rejeté de la communauté psychanalytique. Il a alors 38 ans et cette rupture avec Freud est un événement très important dans sa vie, un choc le conduisant vers une période de solitude, de désorientation et d'incertitude pendant laquelle il se confronte avec son inconscient. En s'abandonnant et se confrontant avec son inconscient, il découvre la signification de l'accomplissement des rites, des sacrifices, a des visions, des rêves éveillés l'entraînant dans un dialogue avec son inconscient, découvre que l'inconscient possède certaines figures apparaissant sous forme de personnages avec lesquels il peut converser, apprend à rendre conscientes des images dissimulées derrière les émotions qui l'agitent et se livre tout entier à un monde étrange qu'il ne comprend pas et ne maîtrise pas. Un processus possédant sa propre logique interne commence et Jung l'observe. Il réalise également combien le monde intérieur de l'inconscient est dangereux, pouvant entraîner l'homme sur les plus hauts sommets de la spiritualité mais aussi dans les plus bas fonds de l'âme humaine. De tout cela émerge du sens pour Jung, probablement le sens de sa vie : la certitude qu'il est saisi et subjugué par un message qu'il lui faut transmettre. Mais avant de transmettre il doit complètement comprendre ce dont il fait l'expérience. La solitude et l'errance psychique de Jung durent de 1913 à 1918. Ce qui l'aide beaucoup à sortir de l'obscurité dans laquelle il est, sont les mandalas (3) qu'il dessine entre 1916 et 1918. Il semble que Jung dessine spontanément des mandalas, avant même d'en comprendre la signification. Cela lui permet d'observer les transformations psychiques qui s'opèrent en lui.
Après la confrontation avec l'inconscient C.G. Jung se plonge dans l'étude de la gnose. Les gnostiques l'intéressent parce qu'il suppose qu'ils ont rencontré, avant lui, le monde de l'inconscient et de ses images symboliques. Il cherche à connaître la façon dont ces hommes et ces femmes réagissaient et comprenaient ces images. Ce travail le conduit vers l'alchimie qui va devenir un des piliers sur lesquels il va s'appuyer pour développer son oeuvre. La rencontre avec l'alchimie est donc essentielle dans la vie de Jung puisqu'elle va lui permettre de comprendre et d'expliquer le mythe religieux à partir de l'inconscient, et donc de la psychologie.
Jung voyage beaucoup et constate que ce qu'il a découvert à l'intérieur de lui-même, dans la psyché de ses malades et à travers son étude des symboles, de l'alchimie et des mythes, est quelque chose d'universel. Pendant cette longue période qui s'étend de 1913 à 1944, Jung fait l'expérience de la conscience cosmique, de la non dualité et découvre que c'est le processus de la réunification des contraires qui provoque une transformation de la psyché la conduisant vers un élargissement de la conscience.
A 69 ans, en 1944, Jung fait l'expérience de la mort suite à un infarctus cardiaque. C'est un moment très important car pendant la période où il est inconscient il fait une expérience mystique. Il décrit une "sortie hors du corps (4)" au cours de laquelle il peut apercevoir la sphère terrestre baignée d'une lumière bleue. Il fait l'expérience du détachement. A la suite de la rencontre avec la mort, Jung semble avoir atteint un autre stade de sa métamorphose intérieure ; après cette période il travaille beaucoup et écrit ses oeuvres principales en laissant les choses se faire, sous l'emprise d'une impulsion créatrice. Jung entrait dans la dernière partie de sa vie avec une grande sagesse intérieure et une certitude : la vérité ne peut surgir dans l'acte de la volonté, dans la lutte contre son destin ; l'homme, s'il veut accéder à la compréhension du monde et de la vie, doit accepter son destin et la manifestation de ses intentions.
C.G. Jung et l'autorisation noétique
En étudiant la vie de Jung nous nous apercevons que l'autorisation noétique, c'est-à-dire ce qui permet à l'individu d'atteindre sa plus haute réalisation ne surgit pas d'un coup mais constitue un processus continu de transformation de soi, processus qui l'a accompagné tout au long de son existence et auquel il a été attentif. Il semble cependant y avoir eu des moments clés, des moments "flash" qui surgissaient d'un coup et dont Jung n'était pas responsable. Ces flashes provoquaient une compréhension entraînant une modification interne, une avancée du processus, ils semblent avoir été comme faisant partie du destin de l'individu. Les autres moments décisifs correspondent davantage à la résultante de choix successifs que l'on fait. Nous pouvons cependant nous interroger sur ce qui détermine nos choix, ce qui parfois nous pousse à faire un choix plutôt qu'un autre : est-ce la raison ou est-ce quelque chose de plus intuitif et qui correspond à un instinct auquel nous ne pouvons que nous soumettre ?
Jung, dès son plus jeune âge, est conscient de sa différence. Il est en contact avec son monde intérieur et est conscient qu'il y a une différence entre ce monde et le monde extérieur. Ceci va générer de la souffrance, de l'incompréhension et une difficulté d'adaptation à la vie sociale et à ses conditionnements. C'est cette souffrance, cette incompréhension qui font de Jung un chercheur, d'abord un enfant qui ne comprend pas les événements étranges dont il est le témoin, puis un adolescent s'interrogeant énormément et cherchant à comprendre ses pensées les plus intimes, et enfin un homme qui passera sa vie à une tentative de compréhension du monde. On voit, dans l'existence de Jung, peu à peu se dévoiler cette compréhension au fil des rencontres importantes qu'il fait et qui lui apportent des réponses ; au fil du temps émerge une certaine vision du monde. Carl Gustav Jung n'a jamais été ce qu'on pourrait appeler un homme fermé, ne se posant pas de questions et affirmatif de ce qu'il est, c'est-à-dire certain de son Moi. Au contraire, dès l'origine il apparaît comme un être ouvert à tout ce qui l'interpelle, se posant des questions existentielles sur la vie et le monde ainsi que sur lui-même. A aucun moment il n'apparaît comme quelqu'un de sûr de lui mais au contraire ne sait pas exactement qui il est ; c'est ce qui le pousse toujours vers son devenir, vers une recherche de compréhension. Nous pourrions dire que, dès l'enfance, il appartenait à cette catégorie d'homme que nous pouvons qualifier de profond, d'existentiel et qui correspond à l'homme qui doute et qui s'interroge. On voit bien apparaître dans la vie de Jung une phase où il tente de rejoindre les hommes fermés, de se socialiser. C'est la phase où il est en relation avec Freud. Freud, s'il s'interroge sans cesse sur la vie, s'il appartient à l'homme existentiel, reste cependant très ancré dans l'homme fermé tandis que Jung semble aller vers autre chose, il est pris dans un mouvement qui le conduit vers une évolution, un processus de transformation intérieure. Cette transformation va réellement commencer après la rupture avec Freud. Jung va s'abandonner à sa véritable nature : cela va réellement démarrer avec la connaissance de soi, avec cette remise en cause profonde et cette interrogation sur sa vie. Les remontées de l'inconscient vont surgir avec les souvenirs d'enfance ; en accédant à une meilleure connaissance de lui-même Jung va s'ouvrir, élargir sa conscience. Ensuite il va, lors de la confrontation avec l'inconscient, accéder à l'aspect collectif des choses par l'émergence d'images et de fantasmes à caractère mythologique et religieux. Il semble qu'à cette phase de son évolution Jung ait eu accès à une connaissance ontologique, c'est-à-dire en dehors de tout savoir livresque, une connaissance qui surgit de l'intérieur même de l'individu. C'est alors une véritable création qui provient de l'intériorité de l'homme qui se produit car il réinvente le monde, a accès à une compréhension du monde. C'est une sorte d'illumination, une compréhension de la vie. En se confrontant avec l'inconscient l'homme accède à la dimention mythologique et aux deux dimensions de la vie : la première concerne le sens du sacré et du bien suprême qui correspondent à un esprit religieux au sens propre de ce terme, c'est-à-dire un esprit qui ne s'attache pas aux dogmes d'une organisation, ni aux croyances, mais un esprit qui fait l'expérience du religieux. Il est saisi par lui, par une sorte d'illumination, de grâce qui le pousse vers un autre regard sur le monde. L'autre dimension est celle où l'homme se voit confronté à des démons, des monstres, à cette partie que l'on nie, qui correspond au mal et qui, bien qu'étant niée, a toujours constitué l'ombre du monde et sa nature profonde. Après cette émergence, ce surgissement de symboles qui vont provoquer une profonde transformation de la psyché humaine et une ouverture de la conscience, Jung va comprendre sa mission sur la terre, le sens de son existence. L'autorisation noétique commence ici car l'homme accède à la réalisation de lui-même. Pour Jung cela va consister en la construction d'une oeuvre, la transmission de ce dont il a fait l'expérience. Sa vie prend tout son sens dans cette transmission à la fois à travers l'oeuvre qu'il construit et dans sa relation avec ses malades. Pendant une trentaine d'années Jung va se consacrer à son oeuvre psychologique et à ses malades sans, me semble t-il, qu'il y ait d'autres grands moments provoquant une nouvelle ouverture, un nouvel élargissement de la conscience. Pourtant Jung n'est pas arrivé au terme de sa métamorphose, de sa transformation. C'est à 69 ans, trente et un ans après la confrontation avec l'inconscient, qu'il va accéder à une nouvelle ouverture. Cette fois c'est à la mort qu'il doit se confronter pour accéder à un nouveau niveau de conscience. Lors de sa crise cardiaque, et pendant qu'il est inconscient, il a des visions qui modifient considérablement, une fois encore, sa vision du monde. S'il avait bien perçu que la réunification des contraires en l'individu - c'est-à-dire le dépassement de la dualité - le menait vers le Soi, c'est-à-dire le centre de la personnalité et l'unité, il découvre en affrontant la mort qu'il y un autre niveau d'ouverture et qui correspond à la mort de l'Ego, à la mort du Moi. Alors l'homme accède à l'unité profonde de lui-même avec le monde. Jung décrit cette phase du processus comme un arrachement, quelque chose d'extrêmement douloureux et qui mène à la mort. Après cette épreuve, cette nouvelle ouverture de sa conscience, Jung est un homme des profondeurs, il est en relation avec l'essence même des choses. Son oeuvre n'est pas terminée et il l'achèvera mais alors elle va devenir inaccessible à ceux qui n'auront pas fait l'expérience de ce dont il parle et c'est pourquoi Jung sera tellement critiqué et incompris. L'autorisation aura atteint alors un niveau auquel peu d'hommes sont parvenus et qui s'apparente à l'expérience spirituelle des grands sages. L'auto-formation à ouverture spirituelle jungienne apparaît donc comme un processus qui se développe tout au long des étapes de la vie. Certains événements déterminants semblent cependant favoriser ce processus. Dans l'enfance c'est le sentiment d'être différent, incompris, qui pousse l'individu à chercher qui il est et à mieux comprendre son monde intérieur, ensuite c'est la souffrance provoquée par la rupture avec Freud. Il y a alors la reconnaissance de tout ce monde intérieur qui nous fragmente et ouverture, réunion du conscient et de l'inconscient. Jung nous explique l'accès au Soi, à la réunion des contraires à travers la psychologie humaine tandis que d'autres hommes l'ont fait d'une façon bien différente, à travers la philosophie, la religion ou le mysticisme.
Krishnamurti
Qui donc était Krishnamurti ? Un jeune Hindou né dans l'Inde du sud le 11 mai 1895. On l'appela Krishna parce que l'usage veut que le huitième enfant d'une famille indienne, s'il est de sexe masculin, porte le nom de Krishnamurti afin de rendre hommage au Dieu Krishna qui fut lui-même un huitième enfant. Dès le lendemain de sa naissance le destin du bébé est fixé par l'horoscope établi selon la coutume : Krishnamurti serait un très grand homme. Cette prévision vint confirmer une prémonition que Sanjeevamma, sa mère, avait eue pendant sa grossesse lui indiquant un destin exceptionnel pour son enfant. La famille de Krishnamurti appartient à la caste des brahmanes5. Son père, Narianiah diplômé de l'université de Madras est employé dans l'administration britannique ; il respecte profondément la tradition et le jeune Krishna reçoit, dès sa naissance, une éducation religieuse. Pendant ses dix premières années Krishnamurti vit dans une famille unie avec ses frères. Il est cependant très proche de son jeune frère Nityananda ainsi que de sa mère avec laquelle il partage des dons de clairvoyance leur permettant d'entrer en contact avec une de ses soeurs décédée. La scolarité du jeune enfant est difficile car il ne présente aucun don intellectuel mais est plutôt enclin à la rêverie et à la méditation spontanée. En décembre 1905, sa mère meurt et Krishna se trouve privé de toute tendresse maternelle. Son père, occupé par son travail, arrive péniblement à faire vivre sa famille et n'a guère le temps de s'occuper de ses enfants.
En 1907, le père de Krishnamurti prend sa retraite et propose ses services à la société théosophique dont il est membre depuis 1882. Il est engagé comme secrétaire-adjoint au siège se trouvant à Adyar. Narianiah déménage et s'installe à Adyar avec ses enfants. C'est là que le destin du jeune Krishnamurti bascule.
Le mouvement théosophique, à cette époque, annonce la venue d'un instructeur du monde, un nouveau Christ apportant l'aide sur la terre et renforçant la spiritualité que les hommes ont perdue. L'un des rôles de la théosophie est de préparer l'humanité à la venue de ce messie. Krishnamurti est reconnu par Leadbeater (6) pour remplir cette mission. A partir de cet instant la société théosophique enlève Krishnamurti et son frère à leur père et Leadbeater initie Krishnamurti à l'ésotérisme. Le jeune homme est façonné, conditionné par les théosophes pour devenir celui qu'ils désirent qu'il devienne et part, avec son frère, en Angleterre afin de reçevoir une éducation digne de sa mission .
Krishnamurti et son frère passent plusieurs années à étudier en Occident ; Krishna n'est pas doué pour les études tandis que son frère présente un esprit brillant et vif.
Les deux frères ne sont jamais libres, n'ont que très rarement l'occasion de mener une vie normale avec des jeunes gens de leur âge et restent ainsi sous l'emprise du mouvement théosophique pendant de nombreuses années. Krishnamurti commence à s'affirmer et à se révolter contre l'autorité des chefs de la société théosophique. Il semble que cette révolte provienne d'une souffrance intérieure et d'un sentiment de solitude profond. Krishnamurti, bien que doux, attentionné et dénué de tout égoïsme, possède toutefois un sens aigu de l'indépendance. En voulant aliéner sa nature profonde aux doctrines théosophiques on l'oblige à ne pas respecter sa vraie nature, on le prive de la liberté de penser et d'agir par lui-même. C'est sans doute ce conditionnement total qui génère un conflit aigu dans l'âme du jeune homme ainsi qu'une immense souffrance et une grande solitude. Son esprit d'indépendance ne pouvant pas se manifester extérieurement, Krishnamurti, dont la tendance naturelle est déjà d'être un être profond, va s'intérioriser et développer sa vie spirituelle à travers la méditation. Krishnamurti est vénéré par les adeptes de la théosophie ; partout où il se rend il est adoré comme un Dieu mais jamais le sentiment de vanité ne se développera en lui. Au contraire, toute cette adulation lui fera prendre conscience de l'aveuglement des êtres humains et de leur endoctrinement, de leur aliénation à un mouvement, à un homme, à une idée et les poussant à adorer un homme qu'ils ne connaissent pas. Un sentiment de révolte va donc surgir de toute cette mascarade, de cette souffrance puissante qui tourmente son âme assoiffée de liberté et de compréhension. Les deux frères effectuent de nombreux voyages et Nitya, atteint de la tuberculose, a besoin d'un grand repos dans un climat favorable à la maladie. Le secrétaire général de la société théosophique aux États-Unis, M. Warrington, va proposer aux deux frères un séjour près de Los Angeles dans la vallée d'Ojai. Le 17 août 1922, six semaines après son arrivée dans la vallée, Krishnamurti vit une expérience mystique d'une grande intensité qui bouleverse sa vie et le conduit à la joie et à la félicité. Krishna atteint l'état de samadhi (7) et est transformé par cet état de plénitude totale. A la suite de cette expérience Krishnamurti sait comment il doit diriger sa vie car sa mission lui a été pleinement révélée : aider les autres sans les conditionner. Une longue et intense période de création poétique va suivre cet état et tous les écrits de Krishnamurti remontant à cette époque sont d'une grande beauté, imprégnés de l'expérience transcendantale de l'âme. Krishnamurti nous y parle de sa vision du monde et de son amour pour le divin. Cependant Krishna est toujours sous l'emprise du mouvement théosophique et continue de parcourir le monde tout en s'occupant de Nitya dont l'état n'est pas brillant. Il pense cependant que la vie de son jeune frère sera épargnée car les théosophes affirment que Nitya doit le seconder dans sa mission. Le 13 Novembre 1925 Nitya meurt à Ojai alors que Krishnamurti est sur un bateau se dirigeant vers l'Inde. C'est Mme Besant qui lui apprend la nouvelle et le choc est terrible. Il apprend qu'il faut accepter d'être seul au monde, que l'attachement est source de souffrance et qu'il n'est pas l'amour. Les bases de son futur enseignement prennent leurs racines dans l'expérience divine vécue à Ojai ainsi que dans le choc provoqué par la mort de son frère. C'est quatre ans après la mort de son jeune frère que Krishnamurti trouve suffisamment de ressource en lui-même pour dissoudre le mouvement de l'Étoile d'Orient, mouvement créé pour lui, dont il est le chef, et quitte définitivement la société théosophique. Cet événement essentiel dans la vie de Krishnamurti se produit lors de l'ouverture du camp annuel d'Ommen (8), le 3 août 1929. Il y prononce un discours dans lequel il exprime tout ce qu'il a sur le coeur.Tout son discours est un appel à la prise en charge de soi et à l'autonomie, il demande que l'on cesse de toujours chercher à l'extérieur de soi, auprès des sages et des organisations, ce qui se trouve à l'intérieur de nous-mêmes. Pour accéder à la libération il faut comprendre, dépasser la souffrance et cela passe par la connaissance de soi.
A partir de cet instant et pendant toute sa vie Krishnamurti s'emploie à essayer de délivrer l'homme de ses peurs et des ses aliénations. Il organise ce qu'il nomme des causeries et sans cesse, individuellement ou collectivement, que ce soit en Inde, en Europe ou aux États-Unis il s'adresse aux hommes, tel un éducateur qui tente désespérément de faire comprendre à ceux auxquels il s'adresse, quelque chose dont il a fait l'expérience mais qui est intransmissible par les mots et dont la compréhension intellectuelle ne permet pas de saisir toute la portée et toute la vérité, quelque chose dont il faut faire l'expérience soi-même pour parvenir à la comprendre, l'intégrer et la vivre.
Krishnamurti et l'autorisation noétique
Krishnamurti, dès son plus jeune âge, est décrit comme un enfant éveillé au sens spirituel du terme. Il est possible de distinguer trois grandes périodes dans sa vie et dans le processus interne le menant vers la plus haute réalisation de lui-même.
- Une période allant de sa naissance jusqu'à 1922 et que nous qualifierons de période religieuse. Les quatorze premières années de sa vie Krishnamurti fut soumis aux habitus de la culture indienne au sens le plus classique du terme. Enfant d'une famille de brahmanes il reçut l'enseignement traditionnel de la religion hindoue et subit l'influence d'une mère très portée sur l'occultisme. Il est alors immergé dans l'imaginaire indien très axé sur la religion. Entre sa quatorzième et sa vingt-septième année il va être conditionné par la société théosophique et être initié aux états modifiés de la conscience ainsi qu'aux expériences psychiques. Nous pouvons dire que durant les 27 premières années de son existence Krishna vit dans un monde ésotérique auquel il semble adhérer malgré une très grande solitude et une souffrance intérieure qui ne fera que croître, amenant peu à peu des questions, des doutes. Ces doutes, ces questions le feront peu à peu progresser vers lui-même et vers une quête de réponses.
- La seconde période s'étend de 1922 à 1925. Nous l'avons vu, en 1922 Krishnamurti vit une expérience spirituelle nouvelle le menant vers la connaissance de l'unité, de l'état cosmique, de la non-dualité et l'expérience de visions, de sorties hors du corps. Ceci semble correspondre à une expérience spirituelle très importante le menant à affirmer que plus rien ne sera jamais comme avant. Cette expérience, décrite pour l'essentiel comme l'éveil de la kundalini (9),est accompagnée de ce que Krishnamurti nomme le processus, c'est-à-dire de fortes douleurs à la base de la colonne vertébrale et à la nuque. Ces douleurs se manifesteront régulièrement, tout au long de sa vie, et semblent être apparues à chaque fois que Krishnamurti vivait un état d'illumination. Le processus reste un mystère dans la mesure où il semble être le seul mystique à avoir décrit ces sensations de douleurs à un moment où, d'habitude, les sages sont libérés de la souffrance. Cette seconde période le conduit vers une conscience illuminée et est accompagnée d'une phase créatrice durant laquelle Krishnamurti écrit de nombreux poèmes. Le processus interne de transformation de la conscience a soudainement changé de niveau ; Krishnamurti décrit cette modification comme sans relation de causalité avec les diverses "initiations" auxquelles il fut soumis par les théosophes. Nous nous s'interrogeons cependant sur cette réflexion reprenant le débat entre différentes écoles spirituelle bouddhiques sur l'illumination subite ou graduelle. Il semble évident que l'illumination apparaît subitement et l'éveil est simultané, mais, il apparaît également important de rappeler que Krishnamurti a subi toute une "éducation" durant laquelle il a, graduellement, acquis un certain nombre d'expériences et de savoirs, le préparant à un tel éveil, même si celui-ci semble survenir d'un seul coup. Rappelons également qu'au moment de cette expérience, Krishnamurti pratiquait la méditation, le yoga et récitait des mantras (10). Dire qu'il n'y a pas eu de préparation à ce qu'il a vécu me paraît irréaliste et Krishnamurti lui-même est contradictoire lorsqu'il affirme qu'il n'y a aucune relation causale entre l'événement d'Ojai et l'enseignement reçu par les théosophes. Le conditionnement infligé par les théosophes l'a conduit vers une très grande souffrance et une très grande solitude ; n'est-ce pas cette souffrance qui l'a conduit vers la pratique de la méditation et du yoga ? N'est-ce pas cette extrême blessure intérieure qui a provoqué des doutes ? Krishnamurti n'était-il pas, à cette époque de son existence, en grand questionnement intérieur sur le sens de sa vie ? N'effectuait-il pas une recherche solitaire sur lui-même ? Il dit lui-même que la pratique de la méditation l'a conduit à une meilleure compréhension de certains événements de son passé. Ne peut-on pas poser l'hypothèse que l'endoctrinement théosophique l'a poussé jusqu'au bord ultime du désespoir et de la souffrance, que de cette souffrance un questionnement intérieur est né, une quête de sens menant vers la pratique de la méditation, vers un cheminement intérieur ouvrant à la connaissance de soi et conduisant à l'expérience spirituelle ? Cette hypothèse semblerait contredire les écoles dites "gradualistes" reposant sur l'accumulation de pratiques et d'une culture spirituelle pour, ensuite, s'éveiller soudainement. Elle développerait l'idée que c'est la souffrance, la quête de la connaissance de soi qui conduisent vers l'éveil ou un changement de niveau de conscience menant vers l'ouverture spirituelle. Bien évidemment la connaissance de soi est graduelle dans le sens où elle s'effectue peu à peu, elle ne repose cependant ni sur l'accumulation de connaissances, ni dans l'apprentissage, mais plutôt sur la perte de ce que l'on connaît et sur le désapprendre afin d'aller vers ce qu'il y a au-delà des conditionnements. Se dépouiller de ce que l'on croit être et croit savoir, pour laisser l'être véritable se dévoiler. En ce sens, il serait peut-être possible de dire que l'éveil de Krishnamurti est "subit" et que c'est seulement après cet éveil qu'il a, graduellement, eu accès à ce qui lui était arrivé ?
- La troisième période commence en 1925 et va jusqu'à la mort de Krishnamurti. Cette troisième période survient à la suite du choc de la mort de Nitya. Krishnamurti fait alors l'expérience du renoncement radical et de l'acceptation. Renoncement de ses croyances que son frère ne pouvait pas mourir car il était utile à sa mission, et qu'il aurait dû être prévenu de cette mort par les maîtres avec qui il était en contact. Tout n'était donc qu'illusion ! Tout ce que les théosophes lui affirmaient depuis toujours était faux ! Le choc de cette révélation peut conduire l'homme au bord de l'abîme, du néant et il fait alors l'expérience du réel, de l'insupportable. Dans cette confrontation avec le réel il y a mort des croyances et des illusions . Ce renoncement est extrêmement douloureux ; l'homme est seul dans ce processus de renoncement qui débouche également sur une acceptation de ce qui est, de la vie telle qu'elle est. C'est une prise de conscience qui fait, une fois encore, changer le niveau de conscience de l'individu. Il accède alors à la véritable sagesse et à une authentique compréhension de lui-même et du monde et fait l'expérience du sacré, de cette " autreté ", ce sans nom, cette "otherness" qui transforme radicalement sa façon d'appréhender la vie. A la suite de cette expérience Krishnamurti prendra encore quatre années avant de se séparer définitivement des théosophes et assumer pleinement sa vie et sa responsabilité de citoyen du monde. Après la dissolution de l'Etoile d'Orient, il entre vraiment dans la liberté le menant à un accord total de lui-même et du monde. Il n'y a plus alors aucune notion de croyance mais une rupture radicale avec l'idée de la religion. Krishnamurti ne pose plus la question de Dieu, la question de la création comme s'il avait compris que tout aurait toujours été et qu'il y aurait un processus naturel de la vie permettant la transcendance de l'immanence.
Juste après l'expérience de 1925, Krishnamurti vivra encore une période extrêmement créatrice durant laquelle il tentera d'exprimer, à travers la poésie, le sans nom, l'otherness, puis il cessera d'écrire et se consacrera à l'enseignement. Ce que Krishnamurti ne cesse d'affirmer à partir de 1929, c'est qu'il faut se libérer de nos conditionnements, de tout ce qui nous construit et qui est illusions, croyances, préjugés, pour accéder à la liberté. Apprendre à se connaître est le seul moyen de parvenir à découvrir qui nous sommes derrière le mur des conditionnements. C'est seul que l'homme doit cheminer ; personne ne peut faire le chemin à sa place. Il doit mourir à ce qu'il est pour renaître différent, vrai, authentique et faire l'expérience de sa vérité, de sa liberté et de sa compréhension du monde. Cela ne peut se produire sans ce renoncement total, radical de tout ce qui a été, du passé et sans une acceptation de ce qui est dans l'instant, d'instant en instant. L'enseignement de Krishnamurti est construit sur le doute et le questionnement. Il faut sans cesse tout remettre en doute et questionner ce qui surgit. Ce questionnement, essentiellement philosophique, permet une progression vers soi-même ; alors la personne se met en quête de réponses, devient un chercheur de vérité. Krishnamurti a développé une pensée complexe (11), une pensée paradoxale portant en elle les germes de la tolérance. C'est en reconnaissant ses limites, l'incomplétude de ce que l'on affirme comme vérité, tant dans la science que dans la religion ou dans tout autre domaine, que l'on peut progresser dans la compréhension de soi-même et du monde.
Sri Aurobindo Ghosh
Sri Aurobindo naît le 15 août 1872, à Calcutta, en Inde, d'un père médecin et d'une mère qui était la fille du chef d'un mouvement religieux engagé politiquement et considéré comme le grand-père du nationalisme indien. Sri Aurobindo est élevé dans une atmosphère anglaise. En 1879, alors qu'il a sept ans, son père décide que ses enfants doivent recevoir une éducation entièrement européenne et les emmène à Manchester où ils restent en pension chez un pasteur anglais et sa femme. Les trois frères restent avec les Drewett jusqu'en 1885 puis vivent seuls, de 1887 à 1889 dans un quartier de Londres dans des conditions d'extrême pauvreté. Pendant cette période, lorsqu'il a 10 ans, Aurobindo a la vision qu'il jouera un rôle important dans une révolution. Il quitte l'Angleterre le 12 janvier 1893 après avoir fait de brillantes études et arrive à Bombay le 6 février 1893. En posant le pied sur la terre indienne, après 14 ans d'absence, il est touché par la grâce et connaît une expérience spirituelle. Dès son arrivée en Inde, en raison de sa formation occidentale, il assume des fonctions administratives et éducatives à Barodâ. Etant particulièrement doué pour les études il continue d'étudier et apprend le bengali tout seul ainsi que le sanskrit, ce qui lui permet d'accéder aux grands textes sacrés indiens.
Durant la première année de son retour, en 1893, il fait une autre expérience spirituelle. Pendant cette expérience il a la vision du divin en lui qui le protège, il fait aussi l'expérience de la non-séparativité entre la divinité et lui-même. Très vite, d'ailleurs, il se considère comme étant aux ordres du divin. Les ordres de Dieu lui demandent de libérer l'Inde. Il entre alors dans l'action par la publication d'articles politiques attaquant le Congrès National qui se leurrait et leurrait la nation en passant pour le libérateur virtuel du pays. Il souhaite parvenir à un équilibre entre la culture moderne et l'idéalisme de l'ancienne philosophie indienne afin que celle qu'il appelle "la Mère", c'est-à-dire l'Inde, puisse servir de guide à l'humanité toute entière. C'est par cette synthèse de la modernité et de la spiritualité qu'il est peut-être possible de sauver la civilisation moderne de son avidité d'industrialisation qui provoquera sa destruction. Il pense qu'une telle tâche ne peut s'effectuer sans l'intervention d'un pouvoir supérieur, une intelligence universelle pouvant le soutenir dans son travail et son action ; c'est pourquoi il recherche l'aide de yogis pouvant l'aider à acquérir la force intérieure qui lui permet de réaliser son oeuvre politique. C'est par la fréquentation de grands yogis qu'il reçoit ses premières leçons de yoga. Aurobindo mélange la politique et la méditation et il mène ces deux activités de front sans aucun problème. Ainsi en cherchant à obtenir la force intérieure pour réussir dans sa mission de libérer l'Inde, Aurobindo explore le monde caché de la spiritualité, en fait l'expérience. Il comprend que l'homme doit suivre son chemin seul, en payant de sa personne, et qu'il ne doit pas s'attacher à un gourou. Ce qui semble le choquer c'est ce refus du monde des yogis lorsqu'ils ont atteint l'état de libération. Ils semblent planer dans un univers de béatitude, parfaitement détachés de ce qui se passe dans le monde. Pourtant, dans les textes sacrés qu'il étudie, il lit qu'il n'y a pas de distinction entre Dieu et le monde, entre Dieu et la Vie. Il découvre le secret de ces livres qui s'était comme perdu et qui réside en la réconciliation entre les extrêmes, la lumière et les ténèbres, l'esprit et la matière. C'est en écrivant dans un journal dont il assume la direction, le Bandé Mâtaram, qu'il transmet son désir ardent pour la libération de la Mère. Le gouvernement anglais essaye d'arrêter Sri Aurobindo et ses amis sous différents prétextes et, notamment, sous celui de sédition, mais il a des difficultés à prouver qu'il est le responsable du Bandé Mâtaram. Au milieu de toute l'agitation politique que suscitent ses propos, Sri Aurobindo, au début de l'année 1908, rencontre, grâce à son frère Bârin, un maître yogi : Vishnou Bhâskar Lélé, qui, dans sa jeunesse, avait été un nationaliste acharné. Ce dernier conseille à Aurobindo d'arrêter la politique trois jours et de rester avec lui. Pendant ces journées il vit des expériences spirituelles le menant à l'éclatement de l'ego.
Le 5 mai 1908 il est jeté en prison suite à des attentats. Dans cet isolement total et des conditions de vie inhumaines, Sri Aurobindo renforce encore sa foi en un pouvoir supérieur. Il reste un an emprisonné pendant lequel il est continuellement en contact avec la spiritualité et ce qu'elle lui enseigne de l'intérieur. C'est là, dans une solitude totale, que se posent les bases de tout son travail ultérieur sur la conscience humaine et de ses oeuvres sur le yoga. Le 5 mai 1909, pendant son procès et alors que tout laisse penser qu'il va être condamné à la peine capitale, son avocat, Chittaranjan Dâs, fait un discours qui bouleverse complètement le cours des événements : Aurobindo est acquitté. Après sa libération Aurobindo reprend ses activités politiques et ses discours à travers un nouveau journal : le karmayogin. Ses articles sont désormais toujours porteurs d'enseignement spirituel, il tente d'y expliquer le fonctionnement de la conscience nationale et d'y décrire un système idéal basé sur une vérité intérieure essentielle. Cependant, au début de l'année 1910, des attentats sont organisés et les mouvements de répression du gouvernement menacent Sri Aurobindo. Il entend une voix intérieure qu'il connaît bien lui indiquer de partir à Chandernagor, ce qu'il fait immédiatement. Il reste quelques semaines à Chandernagor puis la voix d'en haut se manifeste de nouveau et lui ordonne de se rendre à Pondichéry (12). C'est son dernier voyage et la fin de ses activités politiques. A 38 ans, conscient que tout ce qu'il a effectué jusque là va être continué par d'autres et mènera à la liberté de l'Inde, il se consacre complètement à l'enseignement spirituel ainsi qu'à des recherches sur la conscience humaine. Sri Aurobindo et les quelques disciples qui se groupent autour de lui vivent dans une grande misère pendant les premières années à Pondichéry. Entre 1914 et 1920 il écrit énormément et publie presque la totalité de son oeuvre c'est-à-dire près de cinq mille pages. Puis, après ces six années, il considére qu'il a suffisamment écrit et se consacre à sa correspondance avec ses disciples ainsi qu'à l'épopée faite de 23.813 vers : Savitri (13), que l'on peut considérer comme un cinquième Veda (14) dans lequel Aurobindo transmet l'histoire de l'évolution terrestre et universelle ainsi que sa vision de l'évolution future.
Le 29 mars 1914 vient le rejoindre celle qu'il va appeler la Mère, qui va partager sa vie et continuer son oeuvre après sa mort.
Aurobindo et la Mère n'ont cessé de travailler sur la conscience humaine afin d'aider à l'évolution de la vie et à la transformation de l'homme. Ces travaux sont répartis en trois grandes phases : la première phase que l'on peut situer entre 1920 et 1926 et que les disciples appelaient la "période brillante", consistait en une vérification des pouvoirs de la conscience. Il s'agit d'une vérification par l'expérience des possibilités de la conscience humaine par rapport au corps. En 1926 s'ouvre la deuxième phase qui est une phase de travail sur le corps et dans le subconscient (15). En affrontant le subconscient, Aurobindo semble affronter ce que Jung appelait l'inconscient collectif et qui contient toute l'histoire du monde. Cette phase de travail s'étend jusqu'aux environs de l'année 1940 et pendant toutes ces années Sri Aurobindo et la Mère semblent avoir fait l'expérience de tout ce qu'il y a de plus horrible dans l'humanité, ils descendirent très bas dans l'obscurité de l'âme humaine puis se trouvèrent comme arrêtés devant des résistances empêchant la progression de leur travail. A la fin de cette deuxième phase de leur travail, Aurobindo et Mère, découvrirent qu'en se confrontant à leur subconscient personnel (16) ils avaient débouché sur un subconscient collectif et que, de ce fait, ce n'était pas par un travail individuel mais collectif qu'ils pourraient parvenir à la réalisation d'une transformation du monde. La troisième phase du travail d'Aurobindo et de la Mère fut donc la création d'un ashram (17) ouvert à tous où pourrait s'effectuer un travail collectif, une lutte collective pour nettoyer le subconscient. Ainsi, dans l'ashram de Pondichéry, véritable laboratoire du yoga supramental, la diversité de l'âme humaine était représentée parce que la transformation à laquelle Aurobindo et la Mère travaillaient ne pouvait s'effectuer par un seul individu représentant un ensemble de caractéristiques mais par un ensemble d'hommes diversifiés pouvant représenter l'ensemble des caractéristiques de l'âme humaine.
Aurobindo meurt le 5 décembre 1950 à l'âge de 78 ans mais avant il connaît la joie de vivre l'indépendance de son pays. L'Inde est libérée le 15 août 1947 et nous pouvons nous demander si c'est par hasard que cette date correspondit au jour anniversaire des soixante-quinze ans de Sri Aurobindo.
Aurobindo et l'autorisation noétique
Comme nous l'avions déjà constaté en étudiant la vie de C.G. Jung et celle de Krishnamurti, nous avons vu, en étudiant la vie de Sri Aurobindo, que l'autorisation noétique n'a pas été atteinte d'un seul coup, mais a constitué un processus formé de transformations successives tout au long de son existence. Les moments clés de la vie d'Aurobindo sont relativement peu nombreux mais semblent avoir été accompagnés de visions ou de flashes existentiels soudains et révélateurs provoquant, à chaque fois, une avancée menant à un élargissement de la conscience. Tout comme Jung et Krishnamurti, Aurobindo ne semble pas avoir un jour été un homme "fermé" ou endormi, c'est-à-dire quelqu'un de tellement enfermé dans son habitus de classe, dans son conditionnement, qu'il en perde la perception de son âme. Nous pouvons comparer la conscience de soi de l'homme endormi à ce qu'Aurobindo nomme le mental ordinaire ; c'est-à-dire un homme entièrement prisonnier dans ses pensées et dominé par elles. Un homme qui est encore très aux prises avec le vital, c'est-à-dire avec l'état pulsionnel et instinctif. Cet homme là n'a aucun contact avec son intériorité et est complètement axé vers l'extérieur. Il n'a aucune conscience qu'il n'est pas lui-même et que son véritable être est recouvert des multiples conditionnements qui le constituent. Aurobindo semble ne jamais avoir appartenu à cette catégorie d'homme. Dès l'enfance il est déjà à l'écoute de son monde intérieur et influencé par lui. A dix ans, sa première révélation lui indique clairement ce qu'il va devenir. Pourquoi certains hommes sont-ils plus ouverts dès l'enfance ? Il me semble hasardeux de vouloir répondre à cette question. Les points communs entre Aurobindo et les deux autres sujets de notre étude est, premièrement, qu'ils ont "baigné" dans un monde religieux dès l'enfance. Cette culture spirituelle les a peut-être aidés à avoir très jeunes une vision du monde ne niant pas l'irrationnel, le sacré et tout ce qui touche à cette partie de l'être que l'on nomme l'âme. Deuxièmement, ils ont tous les trois souffert d'une séparation d'avec la mère ainsi que des conditionnements sociaux, familiaux et culturels.
Dès son plus jeune âge, Aurobindo nous apparaît donc comme un homme conscient ou "éveillé", c'est-à-dire ouvert à ce qu'il appelle le mental supérieur. Il devient un homme illuminé, au moment de son retour en Inde. C'est l'instant d'un flash existentiel important durant lequel il fait l'expérience de la conscience cosmique, d'une certaine unité de lui-même avec le monde. Qu'est-ce qui a provoqué ce moment de flash existentiel au moment du retour d'Aurobindo en Inde ? On peut présumer que ce retour était un moment extrêmement important pour lui ; d'abord c'était revenir vers sa patrie et on peut supposer tout l'imaginaire qu'il y avait derrière cet acte. Ensuite il y avait le projet existentiel de l'homme : libérer l'Inde. Peut-être que l'émotion ressentie par le jeune homme fut tellement forte qu'elle provoqua un certain lâcher-prise du mental l'entraînant dans un état proche de la transe ou un état modifié de la conscience. On sait qu'une très forte émotion ou un choc important peut entraîner un changement d'état de la conscience.(18) Cette première transformation ou ouverture provoque généralement une vision ou une illumination et c'est bien ce que décrit Aurobindo lorsqu'il dit avoir senti une très grande sérénité descendre sur lui. Peu de temps après, à un moment où il risque d'avoir un accident mortel, il fait l'expérience d'une deuxième vision illuminatrice provoquée par une "intuition" qui lui sauve la vie. Ces deux "chocs" ou "flashes" existentiels sont certainement importants dans le processus d'autorisation noétique d'Aurobindo et apparaissent comme une suite logique de son évolution personnelle. C'est parce qu'il est à l'écoute de sa vie intérieure profonde qu'il peut entendre ce qui surgit au moment de ces évènements importants, qui, chez d'autres personnes, moins ouvertes, moins éveillées, seraient passés complètement inaperçus. L'étude personnelle et l'intérêt que porte Aurobindo au savoir, à la tradition et aux textes sacrés vont venir renforcer sa vision du monde et apporter une compréhension à ce dont il fait l'expérience spontanément. Ici nous voyons l'importance de la non séparabilité du savoir et de la connaissance. Intégrer une expérience vécue complètement consiste sans doute aussi en une compréhension intellectuelle. Les textes anciens vont venir confirmer ce qu'il vit et ceci me semble très important dans le processus de l'autorisation noétique. Quelqu'un vivant une expérience importante, en est troublé, s'il ne parvient pas à la comprendre intellectuellement ne risque t-il pas d'être "bloqué" dans son évolution ? La curiosité, l'esprit de connaissance, le profond désir de savoir sont probablement un argument important en faveur de l'évolution de la conscience humaine et du processus de l'autorisation noétique. Cette phase du processus d'évolution de la conscience permettant à l'homme d'accéder à ce qu'Aurobindo nomme le mental illuminé amène le jeune homme à une émergence poétique et artistique. Il semble que cela corresponde à l'état de conscience de tous les grands créateurs, poètes et artistes. Une certaine libération de l'être se produit avec l'émergence des visions, correspondant certainement à l'accès aux symboles, aux mythes, à ce que Jung a décrit comme archétypes numineux. Après avoir eu accès aux visions symboliques libérant une certaine compréhension du monde s'accompagnant de l'éclosion des capacités créatrices, Aurobindo accède à une nouvelle étape qu'il nomme intuitive et qu'il considère appartenir toujours à la catégorie de l'homme illuminé. Cette nouvelle expérience il l'a faite en s'isolant pendant quelques jours avec le Maître spirituel Lélé. Que s'est-il passé exactement pendant ces trois jours ? Personne ne le saura jamais mais on peut supposer que quelque chose "lâche", dans le mental d'Aurobindo. Une acceptation de ce qui est, se manifestant par une compréhension expérientielle et intellectuelle que les pensées ne viennent pas de l'intérieur de nous-mêmes mais de l'extérieur. Il semble que dans cette expérience Aurobindo a vécu ce que les sages appellent le silence intérieur. Il y a arrêt de la pensée, du mental et l'être s'ouvre à une autre dimension, il accède au Soi, il est relié à la conscience cosmique et universelle, à Dieu. C'est l'expérience suprême, l'état de nirvana, la rencontre avec Dieu. Aurobindo, en accèdant à cette fusion totale de lui-même avec le monde, en acceptant cette reliance au monde, découvre que le sens de l'ego disparaît. Dès lors son activité ne prend plus sa source dans le mental mais dans quelque chose qu'il laisse s'exprimer à travers lui et qui le guide. Nous savons combien Krishnamurti avait accès à cette source qui lui permettait de s'exprimer sans passer par le "Je". Ceci semble correspondre à ce qu'il nommait la vision pénétrante et qu'il définissait comme un état pouvant provoquer une modification des cellules du cerveau, une transformation.
L'autorisation noétique est-elle atteinte dès lors que l'ego se dissout et que la conscience est illuminée et intuitive ? Les grands sages de tous temps semblent nous dire oui mais Aurobindo affirme le contraire. L'autorisation noétique n'est pas terminée lorsqu'on atteint la réalisation suprême, c'est-à-dire lorsque l'on accède au Soi, à la fusion totale de l'être avec l'univers et à la dissolution de l'ego. Certes c'est sans doute un des degrés les plus hauts de cette autorisation et bien peu d'hommes y accèdent mais il semble que le sens profond de la vie ne s'arrête pas là. Pour Aurobindo cette réalisation individuelle est essentielle mais elle est "personnelle" et ne permet pas de changer le monde. L'homme noétique est donc quelque chose de plus que le sage perdu dans son extase perpétuelle : il est un homme concret et rationnel qui vit parmi les hommes, un homme qui oeuvre concrètement dans le monde et non un sage qui se retire du monde. L'homme noétique a une mission, quelque chose à transmettre : il est un éducateur dans le sens où le but de son existence est d'enseigner aux hommes ce dont il a fait l'expérience. Nous retrouvons chez Aurobindo cette nécessité de transmission tout comme nous l'avons déjà vue chez Jung et chez Krishnamurti. L'homme noétique a quelque chose à dire à l'humanité, un message d'une portée universelle. Cette dernière étape du processus, lorsqu'elle se produit, est une "redescente" vers les réalités concrètes du monde. Il semble que l'emprisonnement et la rencontre avec la mort aient poussé Aurobindo vers l'ultime réalisation du mental intuitif et illuminé ; c'est cependant certainement pendant cet isolement et cette confrontation avec la mort qu'il découvrit l'étroite relation entre le ciel et l'enfer, entre l'ombre et la lumière, entre tout ce qui est opposé. L'accès au supramental qui, pour nous, semble correspondre à l'autorisation noétique achevée, est cette compréhension que tout doit se rencontrer en un centre parfait. Nous retrouvons ici l'idée des pôles opposés de Jung, des tendances contraires, des extrêmités qui se réunissent en un centre. Pour Aurobindo, ce supramental c'est la descente de la lumière dans les ténèbres, c'est la conscientisation de la matière qui, seule, permettra une véritable mutation de la conscience humaine. En examinant la vie des trois sujets de recherche de cette étude : C.G. Jung, Krishnamurti et Sri Aurobindo, nous avons pu dégager que l'autorisation noétique est une auto-éducation de la personne constituée d'une succession d'étapes permettant, à chacune d'elles, des changements de niveaux de la conscience. Nous avons relevé quatre niveaux d'évolution de la conscience humaine :
- Conscience fermée ou endormie
Il s'agit de la conscience ordinaire de l'homme d'aujourd'hui. La personne est sous l'emprise de ses conditionnements familiaux, de ses habitus sociaux et sa personnalité est constituée des masques auxquels elle s'identifie. L'individu fermé est entièrement sous l'emprise de l'ego. La globalité de son être est fragmentée en deux grands champs : ce dont il est conscient et ce dont il n'est pas conscient. Le conscient de l'homme endormi lui permet de s'intégrer dans la société, d'y trouver une place et d'y vivre d'une manière harmonieuse. Cependant cette vie reste centrée sur l'accumulation ; l'homme endormi pense que pour être heureux il doit acquérir des savoirs, une place sociale, une famille et des biens extérieurs. Cet homme de "paraître" est souvent très attentif à l'image qu'on a de lui et tout le sens de sa vie consiste à correspondre à ce que la société exige de lui. L'homme endormi reste cependant très prisonnier d'une partie de lui-même, c'est-à-dire de son inconscient. Cet inconscient renferme sa véritable personnalité, cachée derrière le voile de l'ignorance qu'il a de lui-même et derrière l'épaisse muraille des conditionnements. Ainsi bien des comportements seront effectués sans en avoir pleinement conscience et l'homme fermé tournera ainsi toute sa vie dans une sphère close où la seule évolution possible sera d'ouvrir son mental.
- Conscience éveillée ou élargie
C'est souvent par un "éveil" brusque que l'homme fermé s'ouvre à une conscience plus élargie. Quelque chose survient qui dévoile l'essence profonde de l'être ; l'individu est comme "saisi" ou "arraché" à ce qu'il est et accède à autre chose, souvent incompréhensible et indéfinissable mais qui l'ouvre. Ces moments de "flash existentiel" correspondent à un choc émotionnel, un accident, la disparition d'un être cher, ..., mais il peut être aussi très discret : l'émotion dans un regard que l'on croise ou dans un paysage que l'on regarde.... En un instant quelque chose s'éclaire provoquant une compréhension, un changement dans notre façon de regarder le monde. Par cet éveil l'homme accède à une meilleure compréhension de son existence, sa conscience s'élargit. Il devient éveillé, l'âme s'est dévoilée et il a fait l'expérience unitaire de l'être. L'autorisation noétique commence à cet instant car un processus intérieur démarre, une poussée interne qui conduit l'homme vers lui-même.
Bien des gens font l'expérience de flashes existentiels, prennent conscience de leurs conflits intérieurs, de leur souffrance mais restent englués dans la conscience ordinaire de l'homme fermé. L'autorisation noétique démarre lorsque l'homme fermé prend conscience de l'unité de l'être, d'une vie intérieure à lui-même et quand il s'autorise à entreprendre une démarche de connaissance de lui-même.
Dès que l'homme cherche à se connaître il devient un chercheur et ses recherches vont le mener vers une meilleure écoute de lui-même et du monde. C'est souvent pendant cette investigation qu'il va découvrir ses conditionnements, ses croyances, ses masques sociaux, etc... Cela correspond souvent à une demande d'aide et au long travail de la cure psychanalytique. L'homme commence à se confronter à son inconscient, cela l'ouvre vers une conscience élargie. Il accède d'abord à tout son imaginaire pulsionnel et social (19) et qui correspond à ce que Jung nomme l'inconscient personnel, puis, peu à peu, il touche à l'univers du mythe et du symbole, à l'imaginaire sacral (20) ou à ce que Jung nomme l'inconscient collectif.
- Conscience illuminée, créative, intuitive
En accédant à l'imaginaire sacral la personne fait l'expérience du religieux et ceci correspond souvent au surgissement de visions ou d'états modifiés de la conscience. L'homme pénètre alors dans le monde de la conscience illuminée, il touche à ce que toutes les grandes religions ou philosophies nomment illumination. L'homme perçoit alors son appartenance à l'unité du monde. L'homme qui atteint cette réalisation de conscience illuminée est poussé de l'intérieur vers lui-même, sa progression ne peut s'arrêter là, le processus est en route. La créativité s'ouvre et se libère. Bien des créateurs sont parvenus ou ont perçu cet état de la conscience illuminée et créative. L'oeuvre jaillit de cet état de la conscience ; seule la poésie peut exprimer ce dont on fait l'expérience et qui surgit du silence. L'autorisation noétique n'est pas achevée, elle pousse de l'intérieur, elle permet l'avancée vers une conscience encore plus fine, plus achevée. Une écoute dans laquelle notre reliance à l'autre s'établit. Dans cette écoute nous entrons en vibration avec l'autre et tout cela est au-delà des mots et du langage. Le chercheur spirituel accède à la conscience intuitive et a accès à la vérité, à la connaissance globale des choses par éclairs révélateurs. L'homme est parfaitement éveillé, ouvert, conscient de ses actes et de lui-même. Le plus haut niveau de cette phase de conscience illuminée, créative et intuitive, Aurobindo le nomme "surmental" et correspond à la perception de ce qu'est l'état de Nirvana des bouddhistes, la réalisation de la sagesse au sens du yogi indien, c'est-à-dire l'état de samadhi. En accédant à l'état de samadhi, l'homme s'ouvre à une conscience cosmique et fait l'expérience de l'unité, de la lumière divine qui lui donne une très grande force intérieure. C'est un très haut degré de réalisation où l'homme s'est transcendé et a transcendé sa conscience. Aurobindo a défini cette transcendance de la conscience comme l'accès au supramental ou à la supraconscience. L'étape suivante est beaucoup plus difficile et dangereuse, elle ne consiste pas à rester dans cet état de plénitude et de béatitude mais à utiliser cette lumière, cette force et cette connaissance intérieures pour vaincre les ténèbres en nous-mêmes et ainsi avoir une action positive sur le monde. Atteindre un très haut degré de réalisation spirituel est possible grâce à la connaissance de soi ou par toutes techniques dites spirituelles ou religieuses (yoga, zen, chamanisme, ....). Tout n'est cependant pas réglé et la connaissance absolue n'est pas atteinte. Le monde est un tout construit sur une vision dualiste produisant des polarités : ciel/terre - lumière/ténèbres - connaissance/ignorance, etc.... Ainsi atteindre la lumière, accéder au principe céleste et à la connaissance ne signifie pas que nous avons fait face à l'autre partie de la polarité. L'homme vit sur la terre et doit bien s'intéresser à cette matière associée aux ténèbres et à l'ignorance. Il s'agit ici d'aller se confronter aux forces du mal, aux forces les plus obscures, les plus instinctuelles en nous-mêmes et dont nous sommes porteurs. Ainsi démarre la véritable confrontation avec l'inconscient de Jung, le processus de Krishnamurti et la descente d'Aurobindo. Après avoir fait l'expérience des sommets et des états d'extase, l'homme se trouve devant un choix : il peut rester sur ces sommets, la tête perdue dans les nuages ou choisir de redescendre car sa place est dans le monde et sur la terre. Redescendre c'est affronter réellement la réalité et découvrir que l'essence profonde de l'homme n'est pas seulement bonne mais qu'elle est aussi mauvaise et destructrice. Cette étape de l'autorisation noétique est certainement la plus difficile car il nous faut affronter l'horreur du monde dans lequel de grands dangers guettent. Il s'agit ici d'un travail de transformation, de mutation et d'évolution de la conscience : il faut transcender la dualité afin de réunir en un centre harmonieux les polarités. Le chercheur ne peut accéder à ce centre en lui-même et qui le relie à l'énergie cosmique sans un certain abandon, une certaine acceptation de tout ce qui est. Cela suppose un renoncement, un non attachement et une conscience d'instant en instant, une attention constante à ce qui est. Dans la réunion des contraires l'homme accède à sa plus haute réalisation, et devient un homme relié au monde. Dans ce processus de transformation, l'ego, la notion d'une conscience personnelle disparaît.
- L'homme noétique
L'homme noétique est donc celui qui a fait l'expérience du non-Soi après avoir fait l'expérience du Soi (non-dualité, totalité) ; il meurt au Moi (dualité, séparativité) et découvre une autre dimension difficile à décrire avec des mots. Il y a réunification des contraires, l'homme n'est plus ni dans la dualité ni dans l'unité, il est au centre d'un troisième terme paradoxal qui inclut à la fois l'unité et la dualité. Il est à la fois la dualité et l'unité, fait l'expérience de la globalité, de la complexité et accède à la connaissance.
Education et autorisation noétique
L'autorisation noétique prend tout son sens lorsqu'on la place dans le cadre de l'éducation. L'éducation c'est permettre au processus interne de la fonction noétique de progresser sans cesse vers une ouverture de la conscience afin que l'être humain puisse atteindre son plus haut degré de réalisation. Tout l'enseignement de Krishnamurti nous explique que l'éveil de l'intelligence c'est l'éveil de la conscience, que cet éveil peut se produire grâce à l'attention qu'il définit comme l'écoute de ce qui est, dans l'instant présent, en mettant en jeu tout son être, toutes ses aptitudes, toute son attention, au delà des jugements, des croyances et des conditionnements. Il s'agit donc de laisser la place à la connaissance de soi dans l'éducation afin de dégager, dans un premier temps, les conditionnements dont nous sommes tous prisonniers. Krishnamurti nous propose ici de nous questionner : l'éducation actuelle permet-elle un tel cheminement vers la connaissance de soi ? Permet t-elle de progresser vers une meilleure conscience de soi et vers une ouverture de la conscience ? Mène t-elle l'individu vers son plus haut degré de réalisation ? Si nous observons ces questions avec attention, nous les verrons clairement et cette clarté nous donnera la réponse. Mais une autre question surgit qu'il nous faut encore examiner avec attention : les éducateurs actuels sont-ils capables de transmettre une telle éducation ? Leur formation leur a t-elle permis d'accéder à la plus haute réalisation d'eux-mêmes ? Ont-ils cheminé vers la connaissance de soi, vers un niveau de conscience plus élevé ? C.G. Jung nous prévient qu'une telle progression est difficile et que l'homme résiste à aller vers une meilleure connaissance de lui-même ; cela l'oblige à renoncer à ses croyances, à ses illusions. Si, pour accéder à une éducation dont le but serait de progresser vers l'autorisation noétique, il est nécessaire d'éduquer d'abord des enseignants qui vont résister à aller vers l'inconnu en eux-mêmes, la tâche semble extrêmement ardue. Il apparaît cependant impossible de progresser sans en passer par un travail de connaissance de soi des éducateurs et futurs enseignants. C.G. Jung nous dit encore combien il est dangereux de transmettre lorsqu'on n'a pas effectué ce travail sur soi-même. "Une souffrance névrotique est en somme une duperie inconsciente qui n'a pas la valeur morale de celle qui résulte de la réalité des choses. Mais, outre la production de la névrose, la cause refoulée de la souffrance a encore d'autres effets : elle rayonne secrètement sur l'entourage et, quand il y a des enfants, elle les contamine" (21). On comprend pourquoi Krishnamurti insiste tant dans son enseignement sur le déconditionnement et la connaissance de soi. Tout le problème de la transmission se pose ici : on transmet ce que l'on est. Plus l'éducateur a atteint un niveau de conscience élevée et plus il pourra transmettre l'autorisation noétique.
Conclusion
Nous sommes partis de l'hypothèse que la connaissance de soi définie comme la possibilité, pour un individu, d'entrer dans un processus d'évolution de sa structure psychologique, le menant à un élargissement de la conscience et lui permettant d'accéder à une meilleure compréhension de lui-même et du monde, peut également conduire l'homme vers la spiritualité. Nous avions proposé de définir la spiritualité comme un processus de transcendance de soi débouchant sur l'autorisation à devenir auteur et créateur de son existence afin d'atteindre le plus haut degré de réalisation expérimenté dans l'histoire humaine : le dépassement des limites de l'ego. Nous avons nommé ce processus de réalisation de soi, l'autorisation noétique.
C'est en étudiant trois "auteurs" au sens qu'ils sont reconnus socialement comme ayant atteint un très haut niveau de réalisation d'eux-mêmes et comme ayant transcendé les limites de leur ego, que nous avons essayé de découvrir comment l'homme peut parvenir à un élargissement de sa conscience ainsi qu'à une ouverture vers le sacré et le spirituel. Après avoir démontré, à partir de l'histoire de vie de C.G. Jung, Krishnamurti et Sri Aurobindo, que l'homme, pour se connaître, doit se débarrasser de ses conditionnements, de ses préjugés et de ses illusions, nous avons pu constater que le processus d'autorisation menant à l'élargissement de la conscience est lié à la reconnaissance de l'altération (22) comme valeur positive et à la transgression (23). En effet, dans la chronologie de la vie, la personne en train de se faire est en quête de son identité propre et ne se contente pas d'une identité imposée par la famille, la culture et l'environnement. C'est à partir du conflit entre la quête de son identité propre et l'identité donnée ou imposée que l'altération et la transgression des valeurs reçues peuvent se produire et conduire l'homme vers l'autorisation à devenir auteur et créateur de son existence. Nous avons vu, ensuite, que cette autorisation caractérisait l'entrée de l'individu dans un processus d'évolution inachevée dont nous avons pu dégager plusieurs moments importants :
1) l'homme conditionné, ne se connaissant pas lui-même et sous l'emprise de son inconscient, prend conscience de ses conflits intérieurs et de sa souffrance. Cette prise de conscience, souvent provoquée par un flash existentiel ou un choc psychologique, l'éveille à une remise en cause fondamentale de ce qu'il connaît et provoque un questionnement existentiel, une quête de compréhension de soi et du sens de sa vie. L'homme s'éveille ainsi à une conscience élargie.
2) L'homme conscient engage un travail de connaissance de lui-même le conduisant à se déconditionner et à devenir autonome en accèdant à ses propres règles de fonctionnement. C'est l'autonomie, comme accès à ses propres règles, qui va produire un changement de la personne et permettre l'autorisation, c'est-à-dire l'entrée dans le processus d'évolution conduisant l'individu vers l'accès à un niveau de conscience supérieur. Cette première étape de la connaissance de soi correspond souvent au travail psychanalytique durant lequel l'homme commence à établir un contact avec son inconscient.
3) Le processus d'évolution correspond à quelque chose en train de se faire, il suppose un mouvement menant à une transformation ou à une succession de transformations. L'homme, dans son premier travail sur lui-même, accède d'abord à son imaginaire pulsionnel et social, c'est-à-dire à son inconscient personnel, ce qui provoque une première transformation et l'accès à un niveau de conscience supérieur.
En continuant son travail de confrontation avec l'inconscient, il accède ensuite à l'inconscient collectif et rencontre alors l'univers du mythe, du symbole qui le conduit vers l'imaginaire sacral. La conscience semble alors s'élargir encore pour devenir illuminée, créative et intuitive. Ces nouvelles transformations semblent se produire différemment suivant les individus. Elles peuvent s'effectuer parallèlement et dans un même mouvement ou suivre un ordre allant des visions et des illuminations vers un état créatif et poétique puis vers une conscience intuitive. Il est essentiel néanmoins de bien préciser que si ce processus apparaît identique à tout mouvement d'apprentissage il se situe cependant dans une sphère différente que celle connue et reconnue dans le monde scientifique et rationnel actuel. Le noétique suppose la reconnaissance et l'acceptation de l'Esprit, c'est-à-dire d'une force d'énergie créatrice comme principe supérieur et organisateur de la structure hiérarchisée et trinitaire de l'homme qui comprend le corps-l'âme (psyché) et l'Esprit. L'achèvement de cette phase d'ouverture vers un nouveau niveau de conscience se produit par l'expérience de l'unité, de la non-séparativité, de la non-dualité et de la conscience cosmique. L'homme se sent, par instant, relié au monde et accède à la vérité par éclairs révélateurs.
Il semble que parallèlement à cette ascendance vers des états supérieurs de la conscience et vers la lumière, conduisant à une très grande force intérieure et à la connaissance, l'homme désirant progresser encore, soit amené à faire face à l'autre aspect du monde, l'autre polarité de la vie : l'ombre et les ténèbres. Par ce travail de descente vers les forces obscures du monde, l'homme se confronte à l'inconscient collectif, ce qui n'est pas sans danger. Un travail de transformation, de mutation et d'évolution de la conscience humaine est en cours.
4 - Par la reconnaissance et l'intégration des opposés l'homme transcende la dualité, provoquant ainsi la réunion des contraires en un centre harmonieux et équilibré. Il n'est plus alors ni dans la dualité (le Moi), ni dans la non dualité (le Soi) mais au-delà de cela (unidualité). Dans la réunion des polarités en un centre l'homme accède à la plus haute réalisation expérimentée dans l'histoire humaine et dépasse les limites de l'ego. L'homme noétique correspond à l'expérience du non soi, il est à la fois l'unité et la complexité et accède à la connaissance suprême. "Prajnânâs insiste à la fois sur la singularité de chaque chose et sur l'unité de toutes (tout est différent, rien n'est séparé)". (24)
Cette progression vers la réalisation de soi, vers l'autorisation noétique, semble entrer dans une démarche gradualiste, c'est-à-dire qui prend du temps, correspondant à une méthode de connaissance de soi ouvrant peu à peu vers l'évolution de la conscience humaine. Pourtant, paradoxalement, l'évolution de la conscience ne peut s'effectuer par accumulation de connaissances, elle se produit par l'expérience soudaine nous arrachant à l'état précédent où nous étions fixés.
Au fil de notre recherche nous avons découvert qu'un certain nombre de caractéristiques accompagnaient le processus de l'autorisation noétique chez chacun des sujets étudiés. Ces caractéristiques sont les suivantes :
- la souffrance, les conflits intérieurs, le désespoir,
- la solitude, l'isolement intérieur,
- les flashes existentiels,
- les rencontres et les événements ontologiques,
- la recherche du sens de la vie, le questionnement, les doutes,
- une rupture, une séparation,
- la connaissance de soi, le déconditionnement, l'arrachement aux habitudes, l'affrontement avec l'inconnu, le renoncement aux croyances et aux illusions,
- la rigueur, la persévérance, le courage,
- la reconnaissance et l'écoute du monde intérieur,
- la reconnaissance de l'importance de l'imaginaire,
- la reconnaissance de ses limites, le renoncement au désir de toute puissance,
- la rencontre avec le réel,
- l'émergence du sacré, l'ouverture spirituelle,
- les visions illuminatrices, la rencontre avec les archétypes (symboles, mythes...)
- Le développement de la créativité et de l'intuition,
- la confrontation avec les démons et les monstres intérieurs,
- le sentiment d'unité, le développement d'une conscience cosmique
- l'attention, l'écoute
- l'acceptation,
- le renoncement, l'abandon de soi,
- la mort symbolique,
- la réunion des opposés en un centre
Nous ne pouvons, au terme de cette recherche, affirmer que ces caractéristiques sont indispensables au processus de l'autorisation noétique. Nous pouvons simplement constater qu'elles sont communes à l'histoire de vie des trois personnes étudiées. Par ailleurs, si l'autorisation, dans le cadre de l'éducation, est définie comme "la capacité, pour chacun, de devenir son propre co-auteur" et constitue "une des visées, une des finalités de tout projet pédagogique" (25), nous pouvons affirmer que l'autorisation noétique dépasse cette première approche dans la mesure où elle prend en compte la totalité de l'être : corps-âme-esprit, ce qui n'est pas encore le cas des projets éducatifs occidentaux actuels. Si l'évolution la plus achevée d'un être humain suppose l'accès au processus de l'autorisation noétique, elle pose également le problème de la transmission : comment les éducateurs actuels pourraient-ils transmettre ce que la plupart d'entre eux semblent ignorer ? Pourtant, nous avons pu mettre en évidence au cours de ce travail que l'accès à une conscience supérieure menait également à un sentiment de reliance, d'unité et donc à une conscience universelle. Chacun des objets de la recherche, à la suite de sa transformation intérieure, s'est senti responsable du monde, concerné par l'éducation des hommes, et a tenté de transmettre ce dont il avait fait l'expérience. Leur message semble clair : si nous désirons cheminer vers une évolution de la conscience humaine, l'éducation ne doit plus reposer sur une accumulation du savoir, sur la scientificité rationnelle et séparatrice et sur la compétitivité, mais s'établir sur le plein épanouissement de l'être humain, ce qui suppose la réhabilitation de la dimension spirituelle, l'écoute du non rationnel et de la subjectivité dans une vision du monde considérant l'homme comme une totalité (corps-âme-esprit), et relié à l'unité du monde. Un tel processus apparaît donc accessible seulement à celui qui se soumet à la force spirituelle transfortmatrice de la conscience qu'il découvre au fil de son évolution ou soudainement lors d'un flash. Une telle éducation présume également que l'enseignant ait lui-même cheminé vers l'évolution de sa conscience pour qu'il puisse devenir un médiateur entre le savoir et la connaissance dans le but de transmettre, non seulement ce qu'il a appris, mais aussi ce dont il a fait l'expérience, c'est-à-dire ce qu'il est.
Les caractéristiques de l'homme noétique, commune aux trois objets de la recherche et qui sont le signe de leur épanouissement sont :
- la paix avec soi-même et le monde,
- une joie constante et sans objet,
- une grande capacité créatrice,
- une acceptation totale de ce qui est,
- une grande qualité d'écoute,
- une absence de ressentiment,
- une complète autonomie,
- une grande rigueur et de la fermeté,
- le sens de la responsabilité,
- la conscience d'être relié et le besoin de transmettre ce dont ils ont fait l'expérience,
- une compréhension du sens de la vie et du monde.
Ces qualités apparaissant également chez d'autres êtres ayant atteint un haut niveau de conscience26 sont axées sur l'épanouissement de l'être et non sur la performance et le paraître. Sans nier l'importance du savoir et des sciences actuelles, n'est-il pas urgent pour les sciences de l'éducation de s'interroger sérieusement sur la reconnaissance de la fonction noétique à l'université et sur ses possibilités de permettre un certain progrès, une certaine ouverture de la conscience humaine ?
Il ne s'agit pas ici de proposer une éducation essentiellement spiritualiste mais de réfléchir à une éducation prenant toutes les dimensions de l'être humain en considération : le corps (soma) - l'âme (psyhé) - l'esprit (noùs).
Joelle MACREZ
Notes
- "La spiritualité c'est la conduite juste, et non la croyance en des superstitions, qu'elles soient modernes ou anciennes."
André Compte-Sponville, De l'autre côté du désespoir, introduction à la pensée de Swami Prajnânpad, Paris, 1997, Editions Accarias l'Originel, p. 16.
2 - Le mot noétique provient de Noùs qui signigie l'esprit et de noèse (du grec noêsis) qui signifie l'acte par lequel on pense. Le noème est ce que l'on pense. Noétique, du grec noétikos, se rapporte donc à ce qui est du domaine de la pensée et de l'esprit.
3 - Le mandala est un cercle dans lequel figure des dessins géométriques. En Orient le mandala est un support à la méditation. Les mandalas existent cependant également dans tous les pays du monde et expriment le symbole du centre, de l'ordre universel et des puissances divines. Tout mandala, toute vie, sont issus du centre unique, de l'unité (Dieu pourrait-on dire) et, de là, se déploient dans le monde de la manifestation. Pour Jung, le mandala représente le centre de la personnalité en tant que totalité psychique. Il est l'auto-représentation d'un processus psychique de centrage de la personnalité, production d'un centre nouveau de celle-ci. C'est l'illustration du processus d'individuation jungien.
4 - Les phénomènes de "sortie hors du corps" physique ont été décrits par l'expérience des yogis lorsqu'ils entrent en état de samadhi, voir à ce sujet le livre de Gopi Krishna, Kundalini, les secrets du yoga, aux éditions Calmann-Levy ou le livre de Mircea Eliade, Le yoga, Immortalité et liberté, aux éditions Payot. On peut lire dans cet ouvrage, à la page 32 (5) : "L'ascension au Ciel et le vol magique sont chargés d'un symbolisme extrêmement complexe, ayant trait surtout à l'âme et à l'intelligence humaine. Le "vol" traduit parfois l'intelligence, la compréhension des choses secrètes ou des vérités métaphysiques. "L'intelligence (mana) est le plus rapide des oiseaux", dit le Rig Veda (VI, 9, 5). Et le Pancavimça Brâhmana (XIV, 1, 13) précise : "celui qui comprend a des ailes". On sait que chez de nombreux peuples l'âme est conçue comme un oiseau. Le "vol magique" prend la valeur d'une "sortie du corps", c'est-à-dire il traduit plastiquement l'extase, la délivrance de l'âme. Mais tandis que la plupart des humains se transforment en oiseaux seulement au moment de leur mort, lorsqu'ils abandonnent leurs corps et s'envolent dans les airs - les chamans, les sorciers, les extatiques de toute sorte réalisent ici-bas et autant de fois qu'ils le désirent la "sortie du corps". Ce mythe de l'âme-oiseau contient en germe toute une métaphysique de l'autonomie et de la liberté spirituelles de l'homme". Cette notion de "sortie hors du corps" a également été abordée dans le livre de Patrice Van Eersel , La Source Noire, Éditions Grasset et Fasquelle, 1986, ainsi que dans les travaux d'Elisabeth Kübler-Ross sur les "near death experimentations" (NDE), c'est-à-dire les expériences de ceux qui ont frôlé la mort de très près.
5 - Le brahmane, en Inde, est le membre de la caste chargée de l'enseignement traditionnel.
6 - Charles Webster Leadbeater est un membre dirigeant de la société Théosophique et est considéré comme clairvoyant au sein de la société.
7 - L'état de Samadhi est l'étape finale de la philosophie du Yoga. C'est la pure contemplation résultant des règles et exercices, de la concentration et de la méditation et de la non identification au corps. Le mot Samadhi signifie union, totalité, concentration totale de l'esprit. Samadhi c'est la mort du mental, le sujet n'existe plus et se fond dans le soi. Mircea Eliade définit l'état de samadhi de la manière suivante : dans cette méditation, la pensée est délivrée de la présence du moi, car l'acte cognitif "je connais cet objet" ou "cet objet est à moi" ne se produit plus ; c'est la pensée qui est (devient) cet objet.
8 - Le camp d'Ommen est un lieu où la Société Théosophique se réunit annuellement pour diffuser son enseignement et faire connaître Krishnamurti.
9 - La kundalini, selon la philosophie du yoga, consiste en l'éveil de centres énergétiques du corps humains. La kundalini ou feu du serpent, est le centre principal de l'énergie, situé à la base de la colonne vertébrale. Lors de l'éveil de la kundalini une énorme force énergétique est libérée, monte le long de la colonne vertébrale jusqu'au sommet de la tête en brûlant toutes les impuretés restant dans les centres énergétiques (chakras) et permettant d'accéder à l'état de samadhi, c'est-à-dire de faire l'expérience de l'unité cosmique.
10 - Combinaison de mots ou de sons ayant une signification et un pouvoir spirituels.
11 - Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, Paris, ESF.
12 - Pondichéry était à cette période un comptoir colonial français. Ainsi, en passant en zone française, il espérait échapper aux persécutions des Britanniques.
13 - Sri Aurobindo, Savitri, Pondichéry, Inde, Editions Europress.
14 - Les quatre Véda sont des grands textes sacrés indiens.
15 - Pour Aurobindo la partie de notre nature dont nous sommes normalement conscients à l'état de veille est notre personnalité de surface, constituée du corps, du vital qui est fait des instincts, des passions, des désirs, etc... et du mental qui comprend les facultés d'intelligence, de mémoire, de volonté, d'imagination, de raison, etc... Cependant, derrière cette conscience superficielle existe une conscience plus profonde, beaucoup plus vaste et plus puissante. Dans cette conscience cachée, qui nous influence et nous gouverne à notre insu, Sri Aurobindo distingue trois régions : le subconscient qui contient, en puissance, toutes les réactions primitives de la vie et qui conserve l'impression de nos expériences passées. Ces impressions peuvent à tout moment remonter sous forme de rêves, de répétitions mécaniques, de complexes qui explosent en actions ou en évènements. La deuxième région de cette partie cachée, ce qu'il nomme le subliminal, comprend, derrière le mental et le vital conscients, un mental et un vital intérieurs plus vastes et plus puissants et derrière le corps de surface une conscience physique plus subtile et plus libre. Ce subliminal s'ouvre, au-dessous, aux régions subconscientes et au-dessus à des régions supraconscientes. Le surconscient ou surmental est donc la troisième région de l'inconscient et comprend certaines zones du mental dont l'homme ordinaire n'est pas normalement conscient et qui est la source des intuitions et des inspirations supérieures, puis, il y a ce qu'Aurobindo nomme le supramental et ce qui est au-dessus.
16 - Le subconscient est la partie cachée de l'individu (l'inconscient) contenant, en puissance, toutes les réactions primitives de la vie. Il conserve aussi l'impression des expériences passées de l'individu. Ainsi le subconscient d'Aurobindo contient deux parties : l'une appartient à l'histoire personnelle de l'individu et est constituée de tout ce que sa conscience a oublié ou refoulé et l'autre appartient à l'humanité, est collective et contient tous les résidus et toutes les forces qui ont présidé à l'évolution humaine. Ces forces ne sont pas des forces passives mais actives qui continuent à vivre dans les profondeurs cachées de notre être et de nous influencer.
17 - Un ashram est un lieu communautaire dans lequel vivent des disciples autour d'un maître spirituel. C'est un centre d'étude et de méditation. Il faut cependant noter que l'ashram de Sri Aurobindo n'a rien à voir avec cette définition. Satprem le définit non comme un lieu de paix mais comme une forge : "Ce n'est pas une sorte de couvent exotique, encore moins un lieu de refuge et de paix ; c'est plutôt une forge" et Aurobindo dira de son ashram "Ce n'est pas pour le renoncement au monde que cet ashram a été créé, mais comme un centre ou un terrain d'expérience pour l'évolution d'une nouvelle forme de vie " . Il pensait que c'est dans la vie ordinaire que la vie spirituelle peut trouver son expression la plus puissante et non dans le renoncement au monde. "C'est par l'union de la vie intérieure et de la vie extérieure que l'humanité sera finalement soulevée et qu'elle deviendra puissante et divine". L'ashram d'Aurobindo n'est donc pas un lieu de détachement de la vie mais bien au contraire un endroit où l'on mélange à la fois la vie ordinaire, les métiers, les nationalités, les adultes et les enfants et où l'on ne cherche pas à apprendre quelque chose mais plutôt à désapprendre. Contrairement aux autres ashram, à Pondichéry il n'y a pas de règles et le disciple doit trouver la vérité en lui-même au beau milieu d'une vie extérieure active.
18 - Les rituels de passage effectués dans les sociétés primitives consistaient à provoquer un changement d'état de la conscience du jeune initié. Pour cela on le mettait dans une situation provoquant soit une transe, par la prise de drogue ou en lui faisant effectuer des gestes et émettre des sons répétés, soit une forte émotion en le mettant dans une situation de danger ou d'épreuves auxquelles il devait faire face. L'affrontement d'un réel intolérable ou le changement d'état de conscience provoqué par la drogue permettait, en principe, d'accéder à une ouverture de la conscience, à une autre compréhension du monde et de la vie. Voir à ce sujet le livre de Mircéa Eliade "Initiation, rites, sociétés secrètes, naissances mystiques" Paris, 1959, Editions Gallimard. D'autres travaux ont montré que certaines situations émotionnelles importantes : rencontre avec la mort, accident, peur, joie intense, orgasme, etc.... pouvaient conduire à une modification de la conscience et provoquer des visions, des illuminations ou, plus simplement, des flashes existentiels. Voir à ce propos les ouvrages de Stanislas Grof, les travaux d'Abraham Maslow et ceux de Marc-Alain Descamps sur les expériences transpersonnelles.
19 - René Barbier, L'approche transversale. L'écoute sensible en sciences humaines, Paris, 1997, Anthropos. Pour René Barbier "L'imaginaire pulsionnel renvoie à la problématique de la psyché/soma individuelle, à sa dynamique pulsionnelle et à ses mécanismes de défense", tandis que l'imaginaire social est défini comme "un magma de significations sociales à caractère imaginaire dont la production ne se réfère pas à une ou plusieurs élaborations psychiques individuelles ni même de groupes ou d'organisations. Pour le comprendre nous devons nous placer d'emblée dans une perspective sociétale. "
20 - L'imaginaire sacral, défini par René Barbier, est constitué de tout ce qui touche à la dimension sacrée et qui se manifeste dans la psyché humaine sous forme de symboles, de mythes ou d'archétypes porteurs d'une force énergétique pouvant conduire l'homme à une connaissance du monde et de lui-même.
21 - C.G. Jung, Psychologie et éducation, Paris, 1963, Editions Buchet/Chastel, p. 32.
22 - "L'altération non comme dégradation ou entropie mais comme neg-entropie ou enrichissement". Voir le texte de Jacques Ardoino "L'intervention : imaginaire du changement ou changement de l'imaginaire", 1979, p. 20. Ce concept développé par Jacques Ardoino présente l'altération non comme une dégradation de la personne mais comme un processus de changement permettant de devenir autre et comme condition pour accéder à l'autorisation.
23 - Les Sciences de l'éducation de l'université Paris 8 énoncent un tel principe intellectuel ; le chercheur s'interroge sur l'application expérientielle et concrète de ce concept qui semble s'appliquer tant que les recherches effectuées restent dans le cadre dit scientifique et qui repose sur la dualité. Le chercheur, par les questions qu'il se pose, est bien conscient d'altérer certains dogmes scientifiques établis. En ce sens il transgresse l'institué et affronte certains tabous comme les questions de la spiritualité qui ne sont pratiquement jamais abordées à l'université. Avec la question de la spiritualité c'est toute la définition des sciences de l'éducation qui se pose : doivent-elles nier certains aspects de l'être humain alors qu'elles prônent la multiréférentialité ou doivent-elles s'ouvrir à tous les aspects de la vie et à tout ce qui peut conduire à l'épanouissement de l'être ? Avec le questionnement sur le spirituel, la multiréférentialité est même dépassée car elle nous conduit vers la transdiciplinarité (Basarab Nicolescu), au transpersonnel (Marc-Alain Descamps), au transversal, (René Barbier) et à tout ce qui transcende l'homme. Le petit Robert définit l'éducation comme la mise en oeuvre des moyens propres à assurer la formation et le développement d'un être humain. Si la dimension spirituelle constitue un des moyens de formation et de développement de la personne pourquoi le nier ? Pourquoi ne pas s'interroger sur la place d'un tel champ disciplinaire au sein de l'éducation ? Il ne s'agit pas ici de rejeter le savoir et la science mais de trouver l'équilibre entre le savoir et la connaissance, entre l'objectivité et la subjectivité, entre le rationnel et l'irrationnel, entre l'imaginaire et le réel.
24 - André Compte-Sponville, De l'autre côté du désespoir, introduction à la pensé de Swami Prajnânpad, Paris, 1997, Editions Accarias l'Originel, p. 78.
25 - Jacques Ardoino et Guy Berger, "Les sciences de l'éducation : analyseurs paradoxaux des autres sciences ?" p. 48.
26 - Rudomf Steiner, Ramana Maharshi, Swâmi Prajnânpad, Tierno Bokar, Jésus, Bouddha, etc...
pour en savoir plus : http://www.barbier-rd.nom.fr/AutoNoetJMacrez.html
13 mai 2008
27 avril 2008
Le silex
Un silex est une roche sédimentaire siliceuse très dure constituée de calcédoine presque pure, et d'impuretés comme de l'eau, ou des oxydes, ces derniers influents sur leur couleur.
Atetntion, il est important de faire la différence entre outil préhistorique et silex brut, qui n’a pas été « utilisé ».
Gisement : Très abondants, le silex se trouve comme accidents siliceux dans la craie sous forme de nodules, et dans des sols argileux, certains de ces sols (comme en Haute-Normandie ou en Champagne) étant des altérations de la craie.
Formation : Le silex est formée lorsque l'eau de mer est saturée en silice. Ce phénomène s'est produit en climat tropical, quand les sols rouges subissent une altération physique et chimique (météorisation) intense. La silice se cristallise alors sur le lit des océans en comblant les cavités laissés dans la craie (ou une autre forme de calcaire). Le nodule, en se formant, épigenise les calcaires environnants, c'est à dire que les molécule de carbonate de calcium sont remplacées une à une par des molécules de silice, sans changer la structure originelle de la roche ; ainsi le silex croit aux dépends du calcaire. Le phénomène de formation d'un nodule de silex s'arrête lorsque les dépots de calcaires l'ensevelissent et le privent de l'apport en silice dissout dans l'eau. L'enveloppe du nodule, le cortex, est composé d'impureté (dépots organiques,...) repoussées vers l'exterieur lors de la croissance du silex.
On peut retrouver des fossiles dans un nodule de silex, en général assez mal conservés.
Le silex a été utilisé pendant la Préhistoire pour la fabrication d'outils et d'armes, du fait de leur propriété de se casser en formant des arêtes tranchantes (cassure conchoïdale).
Du XVIIème au XIXème siècles, on l'a utilisé en tant que percuteur pour les fusils (platine à silex).
Frappés contre une roche riche en fer ou contre un morceau d’acier, les silex produisent des étincelles.
Utilisation lithothérapeutique et ésotérique :
Le papyrus Ebers (1550 avant JC) décrit précisément des centaines de recettes utilisées par les égyptiens pour des traitements sur toutes les parties du corps et qui font intervenir une grande variétés de minéraux, plomb rouge, argile, cuivre, silex noir et le lapis-lazuli utilisé pour... les déficiences de la vue.
Correspondant au chakra de base, pierre d’enracinement, elle peut aider a se détacher de liens émotionnels négatif.
La pierre du feu primordial est à domestiquer car son aspect tranchant nous reconnecte aux forces antiques préhistoriques, aux réflexes, aux désirs puisants ; le silex possède une énergie tonique qui relance les énergies en cas de fatigue et de passivité, il peut être associé à quartz fumé pour renforcer l'énergie physique de notre corps. Elle exerce une forte influence sur la circulation du sang . Elle régularise le travail des reins et du système hormonal, elle est calmante pour les nerveux . Elle régénère les tissus et s'avère précieuse en cas d'anoréxie, combat les cauchemars et les peurs de toutes sortes, apporte équilibre dans la connaissance de soi. Le silex, fonctionne en tant que pierre de centrage et d'enracinement.
En association avec la lépidolite, il apaise l’inquiétude et calme l’esprit.
Le silex outil :
Les outils préhistoriques sont très intéressants à utiliser en méditation pour se replonger dans les racines de l'espèce humaine. Ils sont pleins d'humilité mais possèdent souvent une volonté brutale et déterminée. Symboliquement, ils représentent l'état originel du savoir, si vaste et pourtant si mince et partiel, la volonté de perfectionner ses connaissances, d'accéder à un savoir universel, à la fois plus spirituel et plus matériel, d'aller toujours plus avant. Ils symbolisent aussi le combat pour la survie. Mais, on ne travaille pas en séance thérapeuthique avec des outils préhistoriques. "Ce ne sont que des livres, de merveilleux livres".
Bibliographie et sources net :
La mystique des pierres de JY Paulin
Wikipédia
et merci à A la recherche, de ce qui ne souhaite être découvert, mais qui se laisse approcher...
18 avril 2008
16 avril 2008
le Livre de la Voie et de la Vertu
Dao De Jing, le Livre de la Voie et de la Vertu
(aussi tao te king etc.)
en 81 chapitres
UN : La voie que l'on peut définir n'est pas le Tao, la Voie éternelle. Le nom que l'on peut prononcer n'est pas le Nom éternel. Ce qui ne porte pas de nom, le non-être, est l'origine du ciel et de la terre. Ce qui porte un nom est la mère de tout ce que nous percevons, choses et êtres. Ainsi à celui qui est sans passion se révèle l'inconnaissable, le mystère sans nom. Celui qui est habité par le feu de la passion a une vision bornée. Désir et non désir, ces deux états procèdent d'une même origine. Seuls leurs noms diffèrent. Ils sont l'Obscurité et le Mystère. Mais en vérité c'est au plus profond de cette obscurité que se trouve la porte. La porte de l'absolu du merveilleux. Le Tao.
DEUX : Le monde discerne la beauté, et, par là le laid se révèle. Le monde reconnaît le bien et, par là le mal se révèle. Car l'être et le non-être s'engendrent sans fin. Le difficile et le facile s'accomplissent l'un par l'autre. Le long et le court se complètent. Le haut et la bas reposent l'un sur l'autre. Le son et le silence créent l'harmonie. L'avant et l'après se suivent. Le tout et le rien ont le même visage. C'est pourquoi le Sage s'abstient de toute action. Impassible, il enseigne par son silence. Les hommes, autour de lui, agissent. Il ne leur refuse pas son aide. Il crée sans s'approprier et oeuvre sans rien attendre. Il ne s'attache pas à ses oeuvres. Et, par là, il les rend éternelles.
TROIS : Il ne faut pas exalter les hommes de mérite afin de ne pas éveiller de ressentiments. Il ne faut ni priser les biens rares, car ce serait inciter au vol, ni exhiber les choses enviables, pour ne pas troubler les coeurs. Aussi, le Sage, dans son gouvernement, fait le vide dans le coeur de ses sujets. Il détruit en eux désir et passion qui peuvent les troubler, mais veille à bien les nourrir. Il doit affaiblir leur volonté tout en fortifiant leur corps. Il doit obtenir que le peuple soit ignorant mais satisfait et que la classe cultivée n'ose agir. S'il pratique le non-agir, l'harmonie est préservée. L'ordre est maintenu. L'empire gardé.
QUATRE : Le Tao est le vide, mais le vide est inépuisable. C'est un abîme vertigineux. Insondable. De lui sont sortis tous ceux qui vivent. Eternellement, il émousse ce qui est aigu, dénoue le fil des existences, fait jaillir la lumière. Du rien, crée toute chose. Sa pureté est indicible. Il n'a pas de commencement. Il est. Nul ne l'a engendré. Il était déjà là quand naquit le maître du ciel.
CINQ : Le ciel et la terre sont indifférents aux passions humaines. Pour eux, les vivants ne sont que chiens de paille. Ephémères. Le Sage n'a pas d'affection. Pour lui aussi, les hommes ne sont que chiens de paille. Entre le ciel et la terre, l'espace est comme un soufflet de forge. Il est vide mais pas épuisé. Soit qu'il s'enfle, soit qu'il s'abaisse, il est toujours prêt à servir, toujours inépuisable. L'homme qui veut saisir l'espace n'étreint que le vide. Mieux vaut se fondre dans ce vide, dans ce vide immense, dans ce vide merveilleux. C'est le vide sublime, c'est le Tao.
SIX : L'esprit de l'Obscurité est immémorial, éternel. C'est le principe féminin des origines. Les racines du ciel et de la terre s'élancent de sa porte mystérieuse. Toujours renouvelé, il se répand dans l'univers. Indéfiniment. Il ne s'épuise jamais.
SEPT : Le ciel et la terre sont éternels. Ils n'ont pas de vie propre. Voilà pourquoi ils sont éternels. Ainsi, la première place revient au Sage qui a su s'effacer. En oubliant sa personne, il s'impose au monde. Sans désirs pour lui-même, ce qu'il entreprend est parfait. Il s'était assis à la dernière place. C'est pour cela qu'il se retrouve à la première.
HUIT : La grande perfection est comme l'eau. Comme elle, elle dispense ses bienfaits aux dix mille êtres et ignore les luttes. Comme elle, elle se détourne des obstacles et les évite, descend vers la vallée et demeure là où les hommes ne peuvent pas habiter. C'est pourquoi elle est proche du Tao. Dans tout et pour tout, la perfection commande l'humilité. Elle demande au coeur d'être profond comme un puits. Dans les rapports avec les autres elle réclame des trésors de patience. De la parole, elle attend la vérité. Quand il faut gouverner, elle impose la loyauté et l'ordre. Quand il faut agir elle exige la compétence. Elle s'exerce au moment opportun et ne lutte jamais. Ainsi, elle ne peut s'égarer.
NEUF : Peut-on conserver plein ce qui veut déborder ? Le tranchant aiguisé ne peut que s'émousser, et aucune salle ne peut être gardée si elle contient or et joyaux. Avoir de l'orgueil pour sa puissance et sa richesse attire l'infortune. Si tu fais de grandes oeuvres, termine-les puis efface-toi. Telle est la loi du ciel.
DIX : Accorder le corps et l'âme afin qu'ils voguent à l'unisson et ne se séparent pas. Concentrer sa force vitale et la rendre docile comme celle du nouveau-né. Au-delà du réel, scruter le miroir poli par le regard de l'âme et se laisser aspirer par la lumineuse obscurité. Ménager le peuple sans intervenir. Rester serein, comme la femme, lorsque s'ouvrent et se referment les portes de l'existence. Garder son ignorance et voir les choses dans leur lumière. Donner la vie et la protéger. Produire sans s'approprier. Agir sans rien attendre. Diriger sans dominer. Tel est le chemin de la mystérieuse perfection.
ONZE : Les rayons de la roue convergent au moyeu. Ils convergent vers le vide. Et c'est grâce à lui que le char avance. Un vase est fait d'argile mais c'est son vide qui le rend propre à sa tâche. Une demeure est faite de murs percés de portes et de fenêtres, mais c'est leur vide qui la rend habitable. Ainsi, l'homme construit des objets, mais c'est le vide qui leur donne sens. C'est ce qui manque qui donne la raison d'être.
DOUZE : Les cinq couleurs aveuglent l'homme. Les cinq notes assourdissent ses oreilles. Les cinq saveurs rendent sa bouche insensible. Les courses et la chasse égarent son esprit. Les richesses l'empêchent de progresser. Ainsi le Sage tourne son regard en lui-même et, loin du tumulte et des passions, exerce librement son choix.
TREIZE : Supporte la disgrâce Dd'un cour égal. Accepte l'adversité comme inséparable de la condition humaine. Que faut-il comprendre par Supporte la disgrâce d'un cour égal ? La disgrâce n'est pas pire que la faveur. Toutes deux engendrent la crainte. Ne soit donc affecté ni par la perte ni par le gain. Que faut-il comprendre par L'adversité est inséparable de la condition humaine ? L'homme a un corps, c'est pourquoi le malheur a prise sur lui. S'il n'en possédait point, quel événement pourrait le frapper ? C'est pourquoi, à celui qui se soucie des autres autant que de lui-même on peut confier le monde. Seul celui qui aime les autres autant que lui-même est digne de les gouverner.
QUATORZE : Mes yeux s'écarquillent, et je ne le vois pas : il s'appelle l'Invisible. Mon ouïe est en alerte, et je ne l'entends pas : il s'appelle l'Inaudible. Mes mains se tendent et ne rencontrent rien : il s'appelle l'Impalpable. Trois aspects indéfinis qui font l'unité. En haut il n'est pas lumineux, en bas il n'est pas obscur. Son éternité défie même le temps. Il n'a pas de nom. Il vient d'un monde où rien de sensible n'existe. Car la lumière appelle l'obscurité et l'obscurité existe par la lumière. Le Tao est une forme sans forme, une image sans image. Il est l'Indéterminé. Si l'on marche devant lui, on ne voit pas son principe. Si l'on va derrière lui, il paraît sans fin. En suivant l'antique voie, on maîtrise le présent. Car le Tao est le fil qui guide l'homme à travers le temps.
QUINZE : Les grands sages de l'Antiquité étaient si éloignés des autres hommes par l'étendue de leur connaissance et la profondeur de leur pensée qu'on ne pouvait espérer les comprendre. Peut-on les décrire ? Ils étaient attentifs comme l'homme qui traverse l'eau tumultueuse et glacée d'un torrent. Prudents comme le voyageur averti d'un danger. Réservés comme le visiteur qui reçoit l'hospitalité. Insaisissables comme la glace qui font. Simples comme le bois brut que l'on vient de débiter. Ils étaient emplis d'espace infini comme la vallée. Insondables comme une eau dormante. Celui qui suit le Tao peut, sans trouble intérieur, attendre que l'eau pure se décharge des limons. Immobile et calme, il verra se présenter l'heure d'agir. Il ne désire que l'infini du vide. C'est pourquoi les hommes peuvent par moment le mépriser, le croyant loin de la vérité, car ils ignorent sa sagesse.
SEIZE : Ayant atteint le vide parfait, je me laisse porter par l'aile puissante du silence. Je contemple l'agitation des hommes. Retourner à son origine... Retourner à son origine, c'est retrouver le repos. Le repos, c'est le retour dans sa demeure véritable. C'est renouer avec son destin. Ce retour est la loi éternelle. Connaître la loi éternelle, c'est être éclairé. L'ignorer, c'est la confusion et, par là, c'est le malheur. celui qui connaît la loi possède le savoir. Il se montre, alors, impartial. Impartial, il agit royalement. Royal, il atteint le divin. Le divin atteint, il est uni au Tao et se trouve désormais au-delà de tout péril. Rien ne peut le surprendre. Rien ne peut l'émouvoir. Rien ne peut le toucher. Pas même la mort.
DIX-SEPT : Des grands souverains d'antan le peuple ne connaissait que le nom. Ce furent des rois aimés et loués. Puis en vinrent d'autres qu'il craignit. Puis d'autres qu'il méprisa. A celui qui n'a pas confiance le peuple ne peut faire confiance. L'énergie du grand souverain ne se dissipe pas en paroles. Elle suscite toute vocation et toute action. Alors le peuple dit : C'est nous qui avons fait tout cela . Il dit aussi : Nous sommes libres .
DIX-HUIT : Autrefois le Tao régnait. L'homme suivait l'ordre de la nature. Puis il advint une époque où le Tao fut oublié et ce fut alors l'ère de la justice des hommes. Puis ce fut l'époque de l'intelligence et de l'habileté. et les ambitions ne connurent plus de bornes. La paix quitta les familles. Mais c'est dans l'adversité que se révèlent les fils respectueux. L'Etat sombra dans le désordre. Mais c'est pendant l'anarchie que surgissent les serviteurs loyaux. Ainsi le Tao est toujours près de l'homme pour le secourir.
DIX-NEUF : Renoncez au savoir, ne vous mêlez plus de morale. Le peuple s'en trouvera cent fois mieux. Abandonnez toute justice humaine et chassez ses lois. Le peuple redécouvrira les vertus familiales. Renoncez au luxe, bannissez le profit. Il n'y aura plus de voleurs ni de bandits. renoncez à tout cela et croyez en l'inutilité de l'apparat. Soyez simples, demeurez fidèles à vous-mêmes. Rejetez de vos cours l'égoïsme et les désirs. La voie s'ouvrira devant vous.
VINGT : Renoncez à l'étude et vous connaîtrez la paix. Entre oui et non la frontière est bien mince. Le bien et le mal sont entremêlés. La peur qu'éprouve le commun des mortels ne doit pas effleurer votre cour. Les hommes courent aux festins de la vie. Ils cueillent les fleurs du printemps, du printemps qui annonce la vie. Mais moi seul reste calme, étranger au tumulte, comme le nouveau-né qui n'a pas encore souri. Je suis seul. Immobile. Je parais démuni de tout, je parais ignorant, je parais abandonné, sans but, sans logis. La multitude s'affaire à accroître ses biens. Moi seul ne possède rien. L'homme de la foule a des idées sur tout. Moi seul hésite. L'homme de la foule est actif, efficace. Seul, je reste immobile. Je regarde sans voir. Mes pensées, égarées, m'échappent pour danser, dans les nuages et le vent, parmi les vagues de l'océan. La multitude des hommes s'affaire, réalise, construit. Je demeure absent, délaissé, inutile. Et pourtant, mes haillons cachent la plus grande des richesses. Seul, je diffère des autres. Je suis l'enfant de la Mère universelle. L'enfant du Tao.
VINGT ET UN : La grande Vertu vient du Tao. Le Tao est vague, imperceptible, insaisissable ! Oh, qu'il est vague, imperceptible, insaisissable ! Et pourtant en son sein est la vérité. Oh, qu'il est insaisissable, imperceptible ! Et pourtant en son sein est la forme des choses. Il est si sombre, si ténébreux ! Et pourtant en lui est l'essence vraie de l'être. Cette essence est la vérité rayonnante et la vérité cachée. Depuis l'aube des âges son nom nous a été transmis et de lui naissent tous les êtres. Comment peut-on connaître les voies de la création ? Par lui. Par le Tao.
VINGT-DEUX : Ce qui est incomplet s'accomplira. Ce qui est courbé deviendra droit. Ce qui est vide sera rempli. Ce qui est usé deviendra neuf. N'avoir rien et se sentir comblé. Etre riche, et garder sa simplicité. Ainsi est le sage. Il embrasse l'Unité. Il vit caché et pourtant tous le voient. Il ne s'affirme pas et pourtant il s'impose. Il ne se vante pas, et son mérite éclate. Absent à lui-même, sa présence s'accroît. Etant sans ambition, il ne heurte personne. Il ne lutte point. Ainsi nul ne peut l'égaler. Ce qui est incomplet sera achevé. Cette sentence ancienne est pleine de vérité car seul celui qui plie reste intègre. Reste humble et garde l'esprit ouvert : tu recevras le monde.
VINGT-TROIS : Préserve-toi par le silence. L'ouragan ne hurle pas toute une matinée. L'orage ne dure pas tout un jour. Qui produit l'ouragan et la pluie ? Ce sont le ciel et la terre. Si ciel et terre ne produisent rien d'éternel, comment l'homme le pourrait-il ? Celui qui suit la loi s'accorde au Tao. Sa volonté et ses principes sont ceux du Tao. Avec lui il agit et avec lui il s'abstient. Le Sage épris d'absolu y trouve la plénitude. En suivant la voie on trouve la voie. En se conformant à la vertu on devient la vertu. Mais si on pense au crime on recueille la honte du crime. C'est pourquoi l'action comme l'inaction traduisent l'invisible harmonie Ou la foi est totale, ou elle n'est pas.
VINGT-QUATRE : Qui marche sur la pointe des pieds perd l'équilibre et tombe à terre. Qui avance à grand pas s'essouffle vite et est dépassé. Celui qui se met en vue reste dans l'ombre et personne ne voit son mérite. L'homme imbu de lui-même perd l'estime d'autrui. Qui se glorifie n'est pas considéré. Qui se gonfle d'orgueil ne peut pas progresser. Qui vit ainsi est malade de l'âme. Ces laideurs ne salissent pas celui qui suit la voie.
VINGT-CINQ : Une puissance indéfinissable et confuse existait depuis l'éternité. Elle était avant la naissance du ciel et de la terre. Perfection indéterminée. Energie éternelle. Mouvement sans fin. Mouvement immuable. Force unique. Omniprésente. Impérissable. Sans nom mais connue de tous. Mère et principe créateur de l'univers. Nul ne connaît son nom. On l'appelle le Tao. Il échappe à toute définition. Invisible, il est immense. Immobile, il se propage à l'infini. En fuyant, il revient. Ainsi, immense est le Tao. Immenses le ciel et la terre. Immense l'être. Quatre immensités dans l'univers, dont l'être. L'homme épouse le rythme de la terre, la terre s'accorde avec le ciel, le ciel s'harmonise avec le Tao. Le Tao est la loi, la voie de la nature. Et la voie demeure, éternelle.
VINGT-SIX : Le lourd est la racine du léger. L'immobilité est mère du mouvement. C'est pourquoi le Sage se déplace avec un seul bagage : le Tao. Partout où il va, il reste détaché et serein. Spectateur des merveilles. Spectateur de la vie. Ainsi le Maître des milles choses doit préférer son peuple à lui-même. Car agir avec légèreté, c'est perdre sa racine, s'agiter, c'est perdre la maîtrise de soi.
VINGT-SEPT : Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces. Celui qui sait parler garde ses paroles. Celui qui sait compter n'a pas de boulier. Celui qui sait garder n'a que faire de verrous et de clefs. Celui qui sait lier n'a pas besoin de liens et nul ne peut défaire les noeuds qu'il a serrés. Ainsi le Sage se dédie au secours des hommes. Il n'en rejette aucun. Il veille à préserver les êtres, sans en excepter aucun. Il est dans la lumière. Tout plein de soleil. Le Sage est le maître de celui qui ne l'est pas et ce dernier est la matière sur laquelle il agit. Ainsi, ils ont besoin l'un de l'autre. Voilà une vérité. Une vérité subtile. Car tout ce qui est essentiel pour l'homme, tout ce qui lui est indispensable, reste une énigme. C'est l'inconnu pour lequel on lutte et on travaille. C'est l'inconnu qui nous donne la force de vivre, la force d'espérer, la force de croire. Car ce que l'homme veut savoir lui reste inconnu. A jamais.
VINGT-HUIT : Celui qui est conscient de sa force mais garde la douceur de la femme, est le creuset de l'univers. Etant le creuset de l'univers, il fait un avec le Tao et redevient pur comme l'enfant. Celui qui connaît l'étendue de son savoir et garde la simplicité dans son coeur, est le modèle du monde. Etant le modèle du monde, il rejoint le Tao et son espace infini. Celui qui connaît la gloire mais garde son humilité possède la vertu du monde. Etant la vertu du monde, il atteint la plénitude du Tao et revient à l'unité originelle, cette unité d'où provient toute chose. Le Sage participe alors à l'harmonie universelle. Grain de lumière, il se répand dans l'univers et revient à la grande lumière. Et il retrouve l'infini.
VINGT-NEUF : Celui qui veut posséder le monde et lui imprimer sa marque ne peut y réussir. Je le sais. Le monde est une entité sacrée. La main de l'homme ne peut le modeler. En voulant le changer on le détruit. Quand on croit le tenir on le perd. C'est ainsi que l'homme s'éloigne du chemin de la vertu. Car parmi les hommes les uns marchent en avant et les autres s'attardent. Les uns ont un souffle léger, les autres une haleine puissante. Certains sont forts, d'autres faibles. Les uns renversent ce que d'autres ont bâti. Aussi le Sage évite l'excès, l'incohérence et toute extrême. Il vit dans la vérité.
TRENTE : Un souverain instruit dans la voie du Tao renonce à conquérir le monde par la force. Car il sait qu'à l'attaque succède la riposte. Là où sont passées les armées, ne restent que des ruines et ne poussent que des ronces. Les grandes guerres amènent des années de disette. C'est pourquoi l'homme éclairé se montre résolu sans tomber dans l'excès. Il parvient à ses fins mais n'en tire aucune gloire. Il mène à bien ses entreprises sans offenser ni détruire. Il agit sans orgueil et ne combat que par nécessité. Il ne trouble pas la grande harmonie. La force use celui qui l'utilise, car elle va à l'encontre du Tao. Et ce qui va contre le Tao va à sa perte.
TRENTE ET UN : Les armes les plus belles ne sont que des engins de mort. L'humanité les a en horreur. Celui qui suit la voie du Tao en détourne ses regards. L'homme de bien se place à gauche du maître de maison. L'homme de guerre s'installe à sa droite. Les armes n'apportent que la mort. Le bon souverain en détourne le regard. Il ne les prend que s'il n'a pas d'autre choix. Pour lui, les trésors suprêmes sont le calme et la paix. La victoire ne le remplit pas de joie, car se réjouir serait se glorifier d'avoir ordonné la mort. Celui qui se glorifie de la mort d'autres hommes ruine sa destinée et ne pourra pas gouverner. Dans les jours heureux, la place d'honneur se trouve à gauche. Dans les jours de malheur, elle est à droite. L'aide de camp se place à gauche, le chef de guerre s'installe à droite. Ainsi la guerre se conduit comme des funérailles. Le chef triomphant préside au festin de la victoire comme s'il assistait à l'office funèbre de ceux qu'il a fait tuer. Car ayant fait tuer beaucoup d'hommes, Il doit maintenant en porter le deuil.
TRENTE-DEUX : Le Tao ne peut être défini. Etant insaisissable, il échappe à toute emprise. Si les souverains se conformaient au Tao, ils verraient les dix mille êtres se remettre entre leurs mains. L'harmonie du ciel et de la terre emplirait l'univers et une douce rosée descendrait sur les hommes. La paix universelle ferait la joie de tous les peuples. Et puis les hommes furent séparés par contrées et par nations, et distingués chacun par un nom. Et avec le nom surgit la division. Par le Tao on connaît les limites du danger. Car le Tao, dans l'univers, est comme le fleuve, dont le flot, depuis toujours, va rejoindre la mer.
TRENTE-TROIS : Celui qui connaît les hommes acquiert la sagesse. Celui qui se connaît lui-même possède la lumière. Celui qui conduit les hommes est fort. Mais celui qui se maîtrise lui-même détient la vraie puissance. Celui qui se contente de ce qu'il a est le vrai riche. Etre sans désir, c'est posséder le monde. C'est suivre la voie. Si celui qui persévère fait preuve de volonté, celui qui demeure dans l'ordre des choses est le Sage absolu. Celui qui meurt mais reste dans le souvenir des hommes a touché à l'éternité.
TRENTE-QUATRE : Le Tao se répand comme un flot. Sa puissance est sans limite. Les dix mille êtres naissent et vivent de lui sans qu'il en soit l'auteur. Il poursuit son oeuvre éternelle sans vouloir rien imposer. Il commande aux hommes sans s'en déclarer le maître. Il est sans désir et dénué d'ambition. On peut le dire petit. Quelle erreur : il est immense, incommensurable. Les dix mille êtres retournent à lui sans qu'il ne demande rien. On peut alors le dire immense, et nul ne peut le cerner. Le sage ignore sa grandeur, ainsi elle se réalise d'elle-même. A l'infini.
TRENTE-CINQ : Celui qui suit le Tao peut parcourir le monde en toute quiétude. Il trouvera partout paix, équilibre, sécurité. Il s'avance, impassible, dans la sérénité. Musique et bonne table attirent le passant. Mais la bouche qui parle du Tao ne le retient pas. Car ce qu'elle dit est sans saveur : on le regarde et on ne le voit pas, on l'écoute, et on ne l'entend pas. Pourtant, celui qui puise dans le Tao a puisé l'inépuisable.
TRENTE-SIX : On ne peut réduire que ce qui est déployé. On ne peut affaiblir que ce qui est puissant. On ne peut abattre que ce qui est élevé. Ainsi pour recevoir, il faut avoir donné. C'est la loi de la nature. La douceur et la faiblesse triomphent de la dureté et de la force. Que le poisson qui brille demeure au sein des profondeurs ! Les secrets du royaume doivent être ainsi maintenus cachés au regard des hommes.
TRENTE-SEPT : Le Tao n'agit pas par lui-même. Et pourtant il n'est rien qu'il n'accomplisse. Si seulement les rois et les princes pouvaient s'y tenir, les dix mille êtres les suivraient dans cette voie. Dans la voie du bonheur, dans la voie de la perfection. Et si malgré tout ils voulaient encore agir, la simplicité suprême du Sans-Nom les assagirait. Ils deviendraient alors sans désir, en paix, et, partant, l'univers se transformerait. de lui-même.
TRENTE-HUIT : L'homme de haute vertu est au-dessus de la vertu, c'est pourquoi il est vertueux. L'homme de moindre vertu, se dit vertueux c'est pourquoi il ne l'est pas. L'homme de haute vertu la pratique sans y penser. L'homme de moindre vertu l'utilise pour atteindre un but. Et pourtant il ne l'atteint pas. Le véritable homme de bien agit sans avoir de raisons de le faire. L'homme de justice agit car il a des raisons de le faire. L'homme qui se conforme au rites agit et veut les imposer par la force. Ainsi, si l'on oublie le Tao, il reste la vertu. Si l'on se détourne de la vertu, il reste la bonté. Lorsque la bonté est perdue, il reste la justice. Lorsqu'on abandonne la justice, on recourt aux rites. Or, Les rites ne sont que l'apparence de la vérité et de la sincérité. Ils sont aussi l'amorce de la confusion. La connaissance et l'intelligence ne sont pour le Tao que des fleurs sans parfum. Elles sont souvent la source de l'erreur. C'est pourquoi le Sage puise au tréfonds des choses sans s'arrêter aux apparences. Il contemple le fruit plutôt que la fleur. Il ignore l'une et cueille l'autre.
TRENTE-NEUF : Voici ce qui, depuis les origines, a atteint l'unité : Le ciel parce qu'il est pur. La terre parce qu'elle est stable. Les esprits parce qu'ils sont transcendants. Les vallées parce qu'elles sont riches en eau. L'humanité parce qu'elle se reproduit. Les souverains et les gouvernants parce qu'ils donnent l'exemple. C'est l'unité qui les rend parfaits. Si le ciel n'était plus pur, certainement il s'effondrerait. Si la terre n'était plus stable, elle s'écroulerait. Si les esprits n'étaient plus transcendants, ils s'évanouiraient. Si les vallées n'étaient plus humides, elles deviendraient des déserts. Si les dix mille êtres cessaient de se reproduire, ils disparaîtraient. Si les souverains et les gouvernants renonçaient au pouvoir, leurs pays tomberaient dans le chaos. La noblesse repose sur l'humilité. Ce qui est grand prend appui sur ce qui est infime. Ainsi les souverains et les gouvernants se nomment-ils eux-mêmes orphelins, hommes sans valeur et de peu de mérite. Ils montrent par là leur compréhension de l'ordre profond des choses. L'honneur suprême est en dehors de l'honneur. Car le Sage ne cherche ni a briller comme le jade, ni a être rejeté comme un caillou. Il vit au-dessus de l'estime et du mépris.
QUARANTE : L'immobilité est le mouvement du Tao. Dans sa faiblesse réside sa puissance. Tous les êtres de ce monde sont nés du visible. Le visible procède de l'invisible. Car tout est et n'est rien.
QUARANTE ET UN : Lorsqu'un esprit sage entend parler du Tao, il s'applique à le suivre. Lorsqu'un esprit moyen entend parler du Tao, tantôt il y pense, tantôt il l'oublie. Lorsqu'un esprit superficiel entend parler du Tao, il éclate de rire. Mais, s'il n'en était pas ainsi, Le Tao ne serait pas le Tao. C'est pourquoi la sagesse nous enseigne que la voie étincelante paraît sombre. La voie qui progresse semble reculer. La voie juste semble pleine d'embûches. La vertu parfaite semble semble vide de sens. La vertu généreuse semble inutile. La vertu la plus ferme semble fragile. La vérité bien ancrée a l'air de vaciller. Un très grand carré nous empêche de voir ses points extrêmes. Le trop grand vase est impossible à modeler. La musique céleste est au-delà des sons. Le Tao est caché. Il n'a pas de nom Il est et il n'est pas. Mais c'est lui qui maintient le monde. Il en est le sens.
QUARANTE-DEUX : Le Tao engendra UN. Un engendra Deux. Deux engendra Trois. Trois engendra les dix mille êtres et tout ce qui est vivant. Les dix mille êtres portent l'obscurité sur leurs épaules mais serrent dans leurs bras la lumière. Chacun d'eux a été engendré par ce souffle divin que l'on nomme harmonie. Les hommes redoutent d'être pauvres, délaissés, sans valeur ou sans mérite. Et pourtant, les souverains et les princes sages se nomment eux-mêmes ainsi : sans valeur, sans mérite. C'est pourquoi, parmi les êtres, celui qui s'élève se diminue, et celui qui se diminue s'élève. Et le violent qui veut s'imposer par la violence mourra par la violence. Ceci est un des fondements de l'enseignement. Une des vérités du Tao.
QUARANTE-TROIS : Dans l'univers, le plus faible vient à bout du plus fort. Seul ce qui est sans substance peut pénétrer un espace plein. Par là le Sage reconnaît la vertu du non-agir. Enseigner sans la parole, entreprendre sans agir. Voilà la vertu. Cela est difficile à comprendre pour la plupart des hommes. Là pourtant se trouve la vérité. Car le plus souple gagnera le plus fort et rien ne saurait égaler la puissance du non-dire et du non-faire.
QUARANTE-QUATRE : De la gloire ou de la santé, quel est le plus important ? De la santé ou de la richesse, quel est le plus précieux ? Du gain ou de la perte, quel est le plus honteux ? L'homme trop passionné s'expose à la souffrance. L'avare qui prévoit et amasse subit de lourdes pertes. Celui qui se contente de ce qu'il a reste serein. Celui qui sait se réfréner tient à distance le danger. Par là son existence sera préservée. Car qui aura trop aimé sera frustré. Et qui aura trop amassé ne possèdera rien.
QUARANTE-CINQ : La perfection achevée semble imparfaite. Et pourtant elle rayonne sans fin. La plénitude parfaite paraît vide. Et pourtant elle est intarissable. Elle donne sans jamais s'épuiser. Une franchise extrême semble fausse. Une habileté extrême entrave le geste. Une éloquence extrême ne persuade personne. le mouvement triomphe du froid, et c'est l'immobilité qui triomphe de l'ardeur. C'est dans le calme et la sérénité que réside le bonheur, car la quiétude et l'immobilité règlent le monde. Ainsi est-il.
QUARANTE-SIX : Quand un peuple suit le Tao, les chevaux de guerre restent à la ferme et labourent les champs. Quand un peuple a perdu le Tao, les chevaux de guerre sont aux portes de la ville prêts à la bataille et les champs restent incultes. Il n'est pas de plus grave erreur que d'écouter ses désirs. Il n'est pas de plus grande misère que de ne savoir se contenter. Il n'est pas de pire fléau que l'envie de posséder. C'est pourquoi celui qui limite ses désirs ne saurait manquer de rien. Ses granges seront pleines, ses champs cultivés et son coeur comblé de joie. ainsi veut la loi.
QUARANTE-SEPT : Sans franchir sa porte, connaître le monde entier. Sans regarder par la fenêtre, entrevoir le chemin du ciel... Plus on voyage, plus la connaissance s'éloigne. C'est pourquoi le Sage connaît sans se mouvoir, comprend sans examiner et accomplit sans agir.
QUARANTE-HUIT : En s'adonnant à l'étude, on s'accroît chaque jour. En se consacrant à la voie, on diminue chaque jour. Et l'on continue de diminuer jusqu'au jour où l'on cesse d'agir. N'agissant plus, il n'est rien, désormais, qu'on ne puisse accomplir. La conduite du royaume revient à qui demeure au-dessus de l'action. Celui qui lutte pour gagner le royaume ne l'obtient jamais.
QUARANTE-NEUF : Le Sage n'a pas de conscience propre, il est la conscience de l'univers. Il est bon avec le juste, mais bon aussi avec celui qui ne l'est pas, car la plus grande vertu est la bonté. Il est loyal avec le fidèle, loyal aussi avec celui qui ne l'est pas, car la plus grande vertu est la loyauté. Le Sage est humble et modeste aux yeux du plus grand nombre. Il paraît faible et désarmé. Mais le peuple retient son souffle et se fait attentif devant cet homme semblable à un petit enfant. Car son coeur peut contenir le monde entier.
CINQUANTE : Où s'arrête la vie, où commence la mort ? Trois hommes sur dix suivent le sentier de la vie. Trois hommes sur dix suivent le sentier de la mort. Trois hommes sur dix quittent trop tôt le sentier de la vie pour celui de la mort. Pourquoi ? Parce qu'ils brûlent leur vie aux feux de leurs passions. Celui qui garde sa sérénité ne rencontre pas le rhinocéros ni le tigre. Il traverse sans dommage les rangs d'une armée hostile. Car il n'offre pas de prise à la corne mortelle, il n'offre pas de prise aux griffes qui déchirent, il n'offre pas de prise à l'épée meurtrière. Pourquoi ? Parce que sur lui la mort n'a plus de prise.
CINQUANTE ET UN : Le Tao donne la vie aux dix mille êtres, et par sa vertu il les nourrit. La matière modèle leur forme et le milieu les fait s'épanouir. C'est pourquoi tous ont, pour le Tao et sa vertu, respect et adoration. Personne, pourtant, ne le leur demande. Ils ne font que suivre la loi de la nature, le Tao. Qui donne sans posséder. Régit sans diriger. Réchauffe sans feu et protège sans armes. Sa vertu est mystérieuse. En réalité, la voie les met au monde, les fait croître et se développer, leur permet de mûrir et de se parfaire, et les accompagne toute leur existence. Elle donne la vie sans vouloir posséder, elle agit sans rien demander, elle régit sans contraindre. Elle est la vertu primordiale.
CINQUANTE-DEUX : A l'origine de l'univers est la mère. Par la Mère l'on peut connaître les enfants. Celui qui connaît les enfants et garde son attachement à la Mère n'a pas peur de la mort. Garder le silence et modérer son énergie permet de traverser l'existence sans fatigue. Sortir de sa réserve et s'agiter fait perdre le sens de l'existence. Celui qui sait s'émerveiller des petites choses marche dans la lumière. Celui qui garde sa douceur dans le tumulte a de la grandeur d'âme. Tirer parti de rayons de soleil en ayant une pensée pour leur source préserve du malheur. Celui qui agit ainsi chemine dans la voie. Il hérite de l'Eternel.
CINQUANTE-TROIS : Si une haute fonction m'était confiée, voici ce que je voudrais enseigner : Suivez la voie, et craignez de vous en écarter. La grande voie est toute simple, Mais la multitude préfère divaguer sur des chemins de traverses. Sur des raccourcis qui sont des impasses. Un palais superbe se dresse devant vous, mais son apparence est illusoire. Regarde : Alentour les champs sont en friche. Ce n'est qu'herbe folle. Et les greniers sont vides. Se vêtir d'habits somptueux, se ceindre d'épées étincelantes, festoyer alors qu'on n'a plus faim, ne plus savoir où serrer ses richesses, c'est glorifier le vol et le mensonge. Ceci est bien loin du Tao.
CINQUANTE-QUATRE : Ce qui a été bien planté ne pourra pas être arraché. Ce qui a été solidement bâti ne sera pas détruit. Et le souvenir des ancêtres se perpétuera de génération en génération. Cultive la vertu en toi-même, elle sera authentique. Cultive-la dans la famille, elle augmentera. Cultive-la dans le village, elle s'étendra. Cultive-la dans le royaume, elle deviendra florissante. Cultive-la dans le monde, elle sera partout. Car c'est en les comparant à lui-même que l'individu considère les autres individus et que la famille juge les autres familles. C'est aussi en fonction de lui-même que le village considère les autres villages, et le royaume les autres royaumes. Dans tout ce qu'il contemple le Sage voit l'ébauche de l'univers entier.
CINQUANTE-CINQ : Celui qui porte en lui la vertu est comme l'enfant nouveau-né : innocent. Les bêtes venimeuses ne le piquent pas, les fauves l'épargnent, les oiseaux de proie ne fondent pas sur lui. Ses os sont faibles, ses muscles aussi. Et pourtant, quelle force ont ses petites mains ! Il ignore l'union de l'homme et de la femme, et pourtant sa virilité se manifeste déjà. Il crie tout le jour et pourtant sa voie reste claire, tant est parfaite son harmonie. Atteindre l'harmonie, c'est connaître l'éternel. Connaître l'éternel, c'est être dans la lumière. Néfaste est l'abus de la vie car être fort c'est dominer son souffle. Trop d'énergie dépensée nous éloigne du Tao. Dès lors, la fin est proche.
CINQUANTE-SIX : Celui qui sait ne parle pas. Celui qui parle ne sait pas. Garder sa bouche close. Modérer ses sens. Tempérer ses ardeurs. Ramener chaque chose à sa valeur. Voiler l'éclat dont on rayonne. Etre conscient de son union profonde avec la nature, c'est atteindre la parfaite harmonie. Dès lors, le Sage n'est plus affecté par l'amitié ou l'inimitié, par le bien ou par le mal, par les honneurs ou la disgrâce. Il est parvenu au degré suprême. Par la voie.
CINQUANTE-SEPT : On gouverne un royaume par la justice. On conduit une guerre par la tactique. Mais c'est en renonçant à toute action qu'on devient le maître du monde. Comment peut-on savoir celà ? En considérant ceci : Plus il y a d'interdits, plus le peuple s'appauvrit. Plus les armes se perfectionnent, plus le pays est dans le désordre. Plus les hommes sont ingénieux et habiles, plus leurs inventions deviennent néfastes. Plus nombreux sont les décrets et les lois, plus les malfaiteurs et les bandits pullulent. C'est pourquoi le prince sage dit : Je n'agis pas et le peuple s'amende de lui-même. Je demeure dans la quiétude et le peuple s'améliore. Je ne recherche aucun profit, et le peuple voit augmenter ses biens. Je demeure sans désirs et le peuple retrouve les bienfaits d'une vie simple.
CINQUANTE-HUIT : Lorsque le prince est simple et bienveillant, le peuple est honnête et prospère. Lorsque le gouvernement est intransigeant et soupçonneux, le peuple est roué et mesquin. Les racines du bonheur naissent dans le malheur. Le malheur sommeille sous le bonheur. Qui peut prévoir l'avenir ? Car les règles de ce monde sont instables et mouvantes : la droiture peut être prise pour de la ruse et le bien confondu avec le mal. Depuis toujours l'égarement de l'homme le plonge dans l'erreur. C'est pourquoi le Sage admoneste sans blesser, conseille sans vexer, redresse sans contraindre. Il éclaire mais n'éblouit pas.
CINQUANTE-NEUF : Rien ne vaut la modération quand on veut gouverner les hommes tout en servant le ciel. La modération doit être le souci constant de l'homme. C'est ainsi que la vertu devient grande, en lui. Lorsqu'il a atteint un haut degré de vertu, tout lui devient possible. Si rien ne lui est impossible, ses limites sont inconnaissables. L'homme dont les limites sont inconnaissables peut posséder le royaume. Celui qui possède le grand principe du royaume oeuvre sans fin. Et pour le bien. Il puise à la racine féminine de toute chose. Il puise à la fondation immémoriale, celle qui donne plénitude à sa vie et lumière à son esprit. Oui, c'est celui qui est juste qui devient roi, car il imite le ciel.
SOIXANTE : On gouverne un Etat comme on cuit un petit poisson : avec précaution. Si l'empire est gouverné selon le Tao, les démons invisibles perdent leurs armes. Non qu'ils ne soient puissants, mais ils ne nuiront pas aux hommes. Non qu'ils ne puissent nuire aux hommes, mais parce que le Sage, lui, ne nuit pas aux hommes. Les forces des entités invisibles et celles du Sage ne nuisent pas aux hommes ni ne se nuisent mutuellement. Cet état de chose est une manifestation de la vertu qui est à l'oeuvre dans le monde. Et le monde, par elle, sera meilleur.
SOIXANTE ET UN : Un grand royaume doit être comme un lieu de plaine qui draine a lui toutes les eaux. Un creuset pour l'univers. Le grand principe féminin qui régit le monde. Par son immobilité la femelle triomphe toujours du mâle. De sa passivité elle tire sa puissance. C'est pourquoi un grand royaume s'attache un plus petit pays en le respectant. De même, un petit pays reçoit la protection d'un grand pays en s'inclinant devant lui. Ainsi l'un accueille l'autre parce qu'il s'incline et l'autre est accueilli parce qu'il s'incline aussi. Un grand royaume cherche toujours à affermir sa puissance et souhaite rassembler de petits pays sous sa protection. Un petit pays désire voir reconnaître sa valeur et contribuer au bien commun d'un grand empire. Mais pour que chacun trouve la place qui lui revient, le grand pays doit d'abord s'abaisser. Comme un lieu de plaine amène à lui toutes les eaux. Comme la femelle triomphe toujours du mâle.
SOIXANTE-DEUX : Le Tao est la source secrète d'où proviennent tous les hommes. Il est le trésor de l'homme bon, le refuge de celui qui ne l'est pas. De belles paroles peuvent valoir la renommée, des actions méritoires attirer la considération. Mais pourquoi rejeter qui n'en est pas capable ? Le jour où l'empereur est intronisé, avec trois hauts dignitaires qui seront ses ministres, quelle est la plus précieuse des offrandes ? Les bijoux de jade pour parer ses mains ? Les quadriges de chevaux pour magnifier ses cortèges ? Ou le Tao que, sans bouger, le Sage lui tend ? Pourquoi les anciens tenaient-ils le Tao en si grande estime ? N'est-ce pas parce qu'il apporte réponse à celui qui cherche, et rachat à celui qui a failli ? C'est pour cela que le Tao est tenu pour le plus grand trésor qui soit au monde.
SOIXANTE-TROIS : Agis sans pour autant bouger, oeuvre sans t'impliquer, savoure ce qui est sans saveur. Célèbre Ce qui est petit, élève ce qui est humble, réponds aux offenses par des bienfaits. Accomplis ce qui est difficile en commençant par le facile, vois de la grandeur dans la plus humble chose. Dans l'univers, les choses difficiles se réalisent comme si elles étaient faciles, et les grandes oeuvres du monde ont commencé par de petites Aussi le Sage n'entreprend rien de grand, et c'est pour cela qu'il peut réaliser des oeuvres éternelles. Qui promet à la légère ne mérite pas la confiance. Qui trouve tout facile rencontre des obstacles. Pour le Sage, tout est d'égale difficulté. C'est pourquoi il accomplit tout sans peine.
SOIXANTE-QUATRE : Ce qui est au repos est facile à garder. Ce qui n'est pas encore est facile à prévoir. Ce qui est fragile est facile à briser. Ce qui est ténu est facile à détruire Empêche le mal avant qu'il n'apparaisse. Mets tes affaires en ordre avant que la confusion ne s'installe. L'arbre que tu ne peux embrasser est né d'un germe infime. La tour de neuf étages part d'une poignée de terre. C'est par un pas que débute un voyage de mille lieues. Celui qui agit va a l'échec. Tout échappe à celui qui accapare. Le Sage se garde d'agir et n'échoue pas. Il ne s'attache a rien et donc ne perd rien. Ceux qui croient tenir la réussite voient soudain leurs espoirs s'effondrer. Prête autant d'attention au dénouement de tes entreprises qu'à leur commencement. Alors tu ne connaitras pas l'échec. Ainsi le Sage, qui ne désire être que sans désirs, n'est pas tenu par les biens de ce monde. Il apprend sans étudier. Il remet les hommes sur la voie mais s'abstient d'agir.
SOIXANTE-CINQ : Les princes d'autrefois, qui connaissaient le Tao ne l'enseignaient pas au peuple. Car un peuple est difficile à gouverner s'il a trop de savoir. Celui qui utilise le savoir pour gouverner ruine son pays. C'est pour cela qu'il faut garder le peuple dans son heureuse ignorance. Celui qui le gouverne dans la simplicité le rend prospère et tranquille. Ces deux principes sont à la base de tout gouvernement. Les connaître, c'est posséder la vertu suprême, c'est avoir devant les yeux le modèle des modèles. La vertu suprême est illimitée, insondable, mystérieuse. Elle ramène tous les êtres à la sublime harmonie, vers où tout s'achemine.
SOIXANTE-SIX : La mer règne sur tous les fleuves parce qu'elle s'étend plus bas que ceux-ci. C'est ainsi qu'elle règne sur tous les fleuves. Si le Sage souhaite éclairer le peuple, il doit se montrer plus humble que lui. S'il désire le guider, il doit se placer le dernier de tous. Ainsi son pouvoir sera grand parmi les hommes et il n'opprimera personne. Il sera le premier sans que nul ne soit abaissé. Les dix mille hommes supporteront sa tutelle avec joie et ne s'en lasseront pas. Car le Sage ne s'oppose à personne, ainsi personne ne peut s'opposer à lui.
SOIXANTE-SEPT : Tout le monde dit que la voie est immense. Et qu'elle ne peut être comparée à rien d'autre. C'est précisément par son immensité qu'elle est différente de tout ce que l'on connaît. Si elle ne l'était pas, depuis longtemps, elle se serait dissipée. Il y a trois trésors que je garde en moi : Le premier est l'amour. Le second est la frugalité. Le troisième l'humilité. Par l'amour on peut devenir courageux. Par l'économie naît la générosité. Par l'humilité on peut atteindre le sommet. Les hommes n'aiment plus mais ils pprétendent être braves. Ils ont perdu le goût de l'économie mais ils se déclarent généreux. Ils ont oublié l'humilité et se bousculent pour être les premiers. C'est une pente qui conduit à la mort. Si l'on combat par amour l'on sort toujours vainqueur et la ville qu'on défend deviend inexpugnable. Le ciel secourt l'homme qui aime et le rend invulnérable. Et lui fait un bouclier de sa miséricorde.
SOIXANTE-HUIT : Un grand chef de guerre n'est pas belliqueux. Un vrai guerrier n'éprouve pas de haine. Un véritable vainqueur ne cherche pas la guerre. Celui qui veut commander aux hommes doit rester humble devant eux. Cela s'appelle la force du seigneur de la paix ou l'art de conduire les hommes. C'est vivre avec les lois qui régissent la nature. Car Celui qui gagne sur lui-même est le vrai triomphateur.
SOIXANTE-NEUF : Un grand guerrier des temps anciens a dit : Je ne porte pas le premier coup, Je préfère attendre celui de l'ennemi. Plutôt que d'avancer d'un pouce Je préfère reculer d'un pas. Ainsi on conquiert sans affronter. Cela s'appelle progresser par l'immobilité, repousser sans utiliser la force, dominer l'adversaire sans l'attaquer Etre armé mais garder les mains nues Etre armé mais d'armes célestes. Il n'y a pire désastre que de sous-estimer son ennemi Sous-estimer son ennemi, c'est courrir à sa propre perte. S'il faut engager la bataille, les forces étant égales, le vainqueur sera celui qui n'avait pas souhaité le combat. Car son bras était armé d'armes invisibles. Et son triomphe aura le plus grand éclat s'il témoigne de sa victoire sur lui-même.
SOIXANTE DIX : Mon enseignement est très simple à pénétrer. Très simple à réaliser. Pourtant personne ne le comprend ni n'essaie de le mettre en pratique. Mon enseignement a ses racines dans l'expérience ancienne. Mes actes ont pour base un principe connu. Facile à saisir. Facile à pratiquer. Mais comme les hommes ne le comprennent pas, ils ne me connaissent pas. Rares sont ceux qui m'entendent et privilégiés ceux qui me suivent. C'est pourquoi le Sage, sous son vêtement grossier, cache en son sein un véritable trésor. Un trésor de jade.
SOIXANTE ET ONZE : Celui qui sait croit qu'il ne sait rien. Celui qui ne sait rien et croit tout savoir s'expose à l'échec. L'homme qui prend conscience de ses erreurs peut éviter de les répeter. Le Sage est conscient des difficultés, conscient aussi des erreurs. Ainsi il peut les écarter. Et il garde sa sérénité.
SOIXANTE DOUZE : Si ton pouvoir n'est plus respecté par le peuple, c'est qu'un pouvoir plus fort survient et que ta fin est proche. N'oblige pas le peuple à vivre à l'étroit, ne restreins pas le champ de son labeur, ne l'oppresse pas. Il restera paisible. Ainsi le Sage se connaît lui-même, et il vit dans l'isolement. Il est en paix avec lui-même. Sans aucune vanité. C'est pourquoi en tout il peut faire librement son choix. Et c'est dans la profondeur et non dans l'extérieur qu'il puise sa connaissance. C'est dans le dedans et non dans le dehors qu'il puise son amour.
SOIXANTE TREIZE : L'homme courageux et téméraire joue avec la vie. L'homme courageux et sage préserve la vie. De ces deux façons d'être l'une est bonne, l'autre est funeste. Qui peut comprendre les décrets mystérieux du ciel ? C'est pourquoi le Sage ne prend pas parti. La voie du ciel régit sans contraindre. Elle trouve réponse sans questionner. Elle reçoit sans avoir demandé, et accomplit son dessein mystérieux en toute sérénité. Le filet du ciel est immense. Très larges sont ses mailles. Mais nul n'y échappe. Car le ciel rejette ce qu'il faut rejeter et garde ce qu'il faut garder. Et nul ne sait comment.
SOIXANTE QUATORZE : Si le peuple n'a plus peur de la mort, la menace de la mort n'aura plus d'effet. Si le peuple craint la mort, et si l'on met à mort ceux qui violent les lois, qui oserait alors les transgresser ? Le grand bourreau c'est la nature. Elle exécute, elle punit. Vouloi se substituer au bourreau, c'est vouloir équarrir du bois à la place du charpentier. Mais celui qui veut équarrir du bois à la place du charpentier risque fort de s'entailler les mains. Laisse la nature faire son travail, car c'est elle le Grand Exécuteur.
SOIXANTE QUINZE : Le peuple est affamé parce que les gouvernants le chargent d'impôts. C'est pourquoi il a faim. Le peuple murmure et s'agite parce que ses gouvernants le harcèlent C'est pourquoi il s'agite. Le peuple regarde la mort avec indifférence quand sa vie est pénible. Et c'est ça qui le rend indocile. Voilà pourquoi il méprise la mort. Seul celui qui n'est pas réduit à lutter pour vivre peut apprécier sagement la vie. Le Sage ne vit pas que pour vivre Ainsi il peut en apprécier la valeur.
SOIXANTE SEIZE : En naissant, l'homme est fragile et souple. Lorsqu'il meurt, il est dur et raide. En naissant de la terre, les arbres sont tendres et flexibles. Morts, ils deviennent secs et rigides. Rigidité et dureté sont le propre de la mort. Souplesse et fragilité sont le propre de la vie. C'est pourquoi une armée lourde et forte sera défaite, et l'arbre puissant et dur s'abattra tout à coup. Ce qui est grand et fort est en réalité faible, et sera couché au sol. Ce qui est faible et souple est véritablement sublime et s'élèvera au ciel.
SOIXANTE DIX SEPT : La voie du ciel peut être comparée à un arc que l'on tend. Le haut est courbé vers le bas. Le bas est relevé. Si la corde est trop longue, elle sera raccourcie, si elle est trop courte, elle sera rallongée. La voie du ciel prend à celui qui a trop, et donne à celui qui n'a pas assez. La voie des humains est bien différente. Ils prennent à celui qui n'a pas assez pour donner à celui qui a déjà trop. Qui sait se séparer du superflu pour en faire don aux autres ? C'est celui qui possède le Tao, la voie du ciel. Ainsi le Sage oeuvre sans vouloir être reconnu. Il accomplit ce qui doit être accompli sans en tirer gloire. Et il cache sa sagesse comme on cache un trésor.
SOIXANTE DIX HUIT : Dans ce monde, rien n'est plus inconsistant et plus faible que l'eau. Et pourtant, l'eau attaque et emporte ce qui est dur et puissant. Dans la lutte éternelle entre l'eau et le roc, c'est toujours l'eau qui emporte la victoire. Rien ne lui résiste et rien ne peut la vaincre. Car la faiblesse a raison de la force, et la souplesse s'impose à la dureté. Tout le monde sait celà, mais personne ne se conforme à cette loi. Et le Sage dit : " L'esprit du sol qui reçoit toutes les ordures du royaume devient le maître et le seigneur des moissons " Ainsi celui qui accepte les refus du royaume devient le maître de l'empire. Car le faux paraît vrai et le vrai paraît faux.
SOIXANTE DIX NEUF : Même apaisée, une grave querelle laisse un ressentiment. Que peut-on faire pour agir selon le Tao ? Le Sage accepte ce qu'on lui attribue, et ne réclame rien d'autre. Il honore ses engagements et ne veut pas plus. L'homme sans vertu veut s'approprier le maximum. La voie du ciel n'a pas de préférences. Elle comble de biens l'homme de bien.
QUATRE VINGT : Si je gouvernais un petit royaume avec peu d'habitants, je défendrais d'utiliser les armes que ce peuple possèderait. Le peuple devrait considérer la mort comme redoutable et rester dans les lieux de ses ancêtres. Bien qu'ayant bateaux et chars, il n'en userait point. Bien qu'ayant armes et cuirasses, il les laisserait dans leurs caches. Il compterait jours et années avec des cordelettes comme dans le passé. Il trouverait savoureuse sa nourriture, beaux ses vêtements, agréable sa maison, pleines de douceur ses coutumes ancestrales. Non loin de là, il apercevrait avec bonheur les hommes du pays voisin. Il entendrait chanter leurs coqs et aboyer leurs chiens. Il vivrait au rythme des saisons, et mourrait de vieillesse sans avoir connu le pays voisin.
QUATRE VINGT UN : Les paroles sincères ne sont pas toujours agréables, les paroles agréables ne sont pas toujours vraies. Le bien ne s'argumente pas. Les arguments ne sont que vaines paroles. L'ignorant croit tous savoir. L'érudit pense qu'il ne sait rien. Le Sage ne garde rien pour lui. Plus il donne aux autres, plus il s'enrichit. Et il possède un trésor précieux : Ce qu'il a donné aux autres. Ayant tout donné, tout lui est rendu au centuple. La voie du ciel est d'agir sans demander, d'obtenir sans lutter, de s'enrichir en donnant. Telle est la voie du ciel. Le Tao.
Nouvelle traduction de Conradin Von Lauer © Editions Jean de Bonnot 1990. Chez Jean De Bonnot 7, Faubourg St-Honoré, Paris, France. Le livre
(aussi tao te king etc.)
en 81 chapitres
UN : La voie que l'on peut définir n'est pas le Tao, la Voie éternelle. Le nom que l'on peut prononcer n'est pas le Nom éternel. Ce qui ne porte pas de nom, le non-être, est l'origine du ciel et de la terre. Ce qui porte un nom est la mère de tout ce que nous percevons, choses et êtres. Ainsi à celui qui est sans passion se révèle l'inconnaissable, le mystère sans nom. Celui qui est habité par le feu de la passion a une vision bornée. Désir et non désir, ces deux états procèdent d'une même origine. Seuls leurs noms diffèrent. Ils sont l'Obscurité et le Mystère. Mais en vérité c'est au plus profond de cette obscurité que se trouve la porte. La porte de l'absolu du merveilleux. Le Tao.
DEUX : Le monde discerne la beauté, et, par là le laid se révèle. Le monde reconnaît le bien et, par là le mal se révèle. Car l'être et le non-être s'engendrent sans fin. Le difficile et le facile s'accomplissent l'un par l'autre. Le long et le court se complètent. Le haut et la bas reposent l'un sur l'autre. Le son et le silence créent l'harmonie. L'avant et l'après se suivent. Le tout et le rien ont le même visage. C'est pourquoi le Sage s'abstient de toute action. Impassible, il enseigne par son silence. Les hommes, autour de lui, agissent. Il ne leur refuse pas son aide. Il crée sans s'approprier et oeuvre sans rien attendre. Il ne s'attache pas à ses oeuvres. Et, par là, il les rend éternelles.
TROIS : Il ne faut pas exalter les hommes de mérite afin de ne pas éveiller de ressentiments. Il ne faut ni priser les biens rares, car ce serait inciter au vol, ni exhiber les choses enviables, pour ne pas troubler les coeurs. Aussi, le Sage, dans son gouvernement, fait le vide dans le coeur de ses sujets. Il détruit en eux désir et passion qui peuvent les troubler, mais veille à bien les nourrir. Il doit affaiblir leur volonté tout en fortifiant leur corps. Il doit obtenir que le peuple soit ignorant mais satisfait et que la classe cultivée n'ose agir. S'il pratique le non-agir, l'harmonie est préservée. L'ordre est maintenu. L'empire gardé.
QUATRE : Le Tao est le vide, mais le vide est inépuisable. C'est un abîme vertigineux. Insondable. De lui sont sortis tous ceux qui vivent. Eternellement, il émousse ce qui est aigu, dénoue le fil des existences, fait jaillir la lumière. Du rien, crée toute chose. Sa pureté est indicible. Il n'a pas de commencement. Il est. Nul ne l'a engendré. Il était déjà là quand naquit le maître du ciel.
CINQ : Le ciel et la terre sont indifférents aux passions humaines. Pour eux, les vivants ne sont que chiens de paille. Ephémères. Le Sage n'a pas d'affection. Pour lui aussi, les hommes ne sont que chiens de paille. Entre le ciel et la terre, l'espace est comme un soufflet de forge. Il est vide mais pas épuisé. Soit qu'il s'enfle, soit qu'il s'abaisse, il est toujours prêt à servir, toujours inépuisable. L'homme qui veut saisir l'espace n'étreint que le vide. Mieux vaut se fondre dans ce vide, dans ce vide immense, dans ce vide merveilleux. C'est le vide sublime, c'est le Tao.
SIX : L'esprit de l'Obscurité est immémorial, éternel. C'est le principe féminin des origines. Les racines du ciel et de la terre s'élancent de sa porte mystérieuse. Toujours renouvelé, il se répand dans l'univers. Indéfiniment. Il ne s'épuise jamais.
SEPT : Le ciel et la terre sont éternels. Ils n'ont pas de vie propre. Voilà pourquoi ils sont éternels. Ainsi, la première place revient au Sage qui a su s'effacer. En oubliant sa personne, il s'impose au monde. Sans désirs pour lui-même, ce qu'il entreprend est parfait. Il s'était assis à la dernière place. C'est pour cela qu'il se retrouve à la première.
HUIT : La grande perfection est comme l'eau. Comme elle, elle dispense ses bienfaits aux dix mille êtres et ignore les luttes. Comme elle, elle se détourne des obstacles et les évite, descend vers la vallée et demeure là où les hommes ne peuvent pas habiter. C'est pourquoi elle est proche du Tao. Dans tout et pour tout, la perfection commande l'humilité. Elle demande au coeur d'être profond comme un puits. Dans les rapports avec les autres elle réclame des trésors de patience. De la parole, elle attend la vérité. Quand il faut gouverner, elle impose la loyauté et l'ordre. Quand il faut agir elle exige la compétence. Elle s'exerce au moment opportun et ne lutte jamais. Ainsi, elle ne peut s'égarer.
NEUF : Peut-on conserver plein ce qui veut déborder ? Le tranchant aiguisé ne peut que s'émousser, et aucune salle ne peut être gardée si elle contient or et joyaux. Avoir de l'orgueil pour sa puissance et sa richesse attire l'infortune. Si tu fais de grandes oeuvres, termine-les puis efface-toi. Telle est la loi du ciel.
DIX : Accorder le corps et l'âme afin qu'ils voguent à l'unisson et ne se séparent pas. Concentrer sa force vitale et la rendre docile comme celle du nouveau-né. Au-delà du réel, scruter le miroir poli par le regard de l'âme et se laisser aspirer par la lumineuse obscurité. Ménager le peuple sans intervenir. Rester serein, comme la femme, lorsque s'ouvrent et se referment les portes de l'existence. Garder son ignorance et voir les choses dans leur lumière. Donner la vie et la protéger. Produire sans s'approprier. Agir sans rien attendre. Diriger sans dominer. Tel est le chemin de la mystérieuse perfection.
ONZE : Les rayons de la roue convergent au moyeu. Ils convergent vers le vide. Et c'est grâce à lui que le char avance. Un vase est fait d'argile mais c'est son vide qui le rend propre à sa tâche. Une demeure est faite de murs percés de portes et de fenêtres, mais c'est leur vide qui la rend habitable. Ainsi, l'homme construit des objets, mais c'est le vide qui leur donne sens. C'est ce qui manque qui donne la raison d'être.
DOUZE : Les cinq couleurs aveuglent l'homme. Les cinq notes assourdissent ses oreilles. Les cinq saveurs rendent sa bouche insensible. Les courses et la chasse égarent son esprit. Les richesses l'empêchent de progresser. Ainsi le Sage tourne son regard en lui-même et, loin du tumulte et des passions, exerce librement son choix.
TREIZE : Supporte la disgrâce Dd'un cour égal. Accepte l'adversité comme inséparable de la condition humaine. Que faut-il comprendre par Supporte la disgrâce d'un cour égal ? La disgrâce n'est pas pire que la faveur. Toutes deux engendrent la crainte. Ne soit donc affecté ni par la perte ni par le gain. Que faut-il comprendre par L'adversité est inséparable de la condition humaine ? L'homme a un corps, c'est pourquoi le malheur a prise sur lui. S'il n'en possédait point, quel événement pourrait le frapper ? C'est pourquoi, à celui qui se soucie des autres autant que de lui-même on peut confier le monde. Seul celui qui aime les autres autant que lui-même est digne de les gouverner.
QUATORZE : Mes yeux s'écarquillent, et je ne le vois pas : il s'appelle l'Invisible. Mon ouïe est en alerte, et je ne l'entends pas : il s'appelle l'Inaudible. Mes mains se tendent et ne rencontrent rien : il s'appelle l'Impalpable. Trois aspects indéfinis qui font l'unité. En haut il n'est pas lumineux, en bas il n'est pas obscur. Son éternité défie même le temps. Il n'a pas de nom. Il vient d'un monde où rien de sensible n'existe. Car la lumière appelle l'obscurité et l'obscurité existe par la lumière. Le Tao est une forme sans forme, une image sans image. Il est l'Indéterminé. Si l'on marche devant lui, on ne voit pas son principe. Si l'on va derrière lui, il paraît sans fin. En suivant l'antique voie, on maîtrise le présent. Car le Tao est le fil qui guide l'homme à travers le temps.
QUINZE : Les grands sages de l'Antiquité étaient si éloignés des autres hommes par l'étendue de leur connaissance et la profondeur de leur pensée qu'on ne pouvait espérer les comprendre. Peut-on les décrire ? Ils étaient attentifs comme l'homme qui traverse l'eau tumultueuse et glacée d'un torrent. Prudents comme le voyageur averti d'un danger. Réservés comme le visiteur qui reçoit l'hospitalité. Insaisissables comme la glace qui font. Simples comme le bois brut que l'on vient de débiter. Ils étaient emplis d'espace infini comme la vallée. Insondables comme une eau dormante. Celui qui suit le Tao peut, sans trouble intérieur, attendre que l'eau pure se décharge des limons. Immobile et calme, il verra se présenter l'heure d'agir. Il ne désire que l'infini du vide. C'est pourquoi les hommes peuvent par moment le mépriser, le croyant loin de la vérité, car ils ignorent sa sagesse.
SEIZE : Ayant atteint le vide parfait, je me laisse porter par l'aile puissante du silence. Je contemple l'agitation des hommes. Retourner à son origine... Retourner à son origine, c'est retrouver le repos. Le repos, c'est le retour dans sa demeure véritable. C'est renouer avec son destin. Ce retour est la loi éternelle. Connaître la loi éternelle, c'est être éclairé. L'ignorer, c'est la confusion et, par là, c'est le malheur. celui qui connaît la loi possède le savoir. Il se montre, alors, impartial. Impartial, il agit royalement. Royal, il atteint le divin. Le divin atteint, il est uni au Tao et se trouve désormais au-delà de tout péril. Rien ne peut le surprendre. Rien ne peut l'émouvoir. Rien ne peut le toucher. Pas même la mort.
DIX-SEPT : Des grands souverains d'antan le peuple ne connaissait que le nom. Ce furent des rois aimés et loués. Puis en vinrent d'autres qu'il craignit. Puis d'autres qu'il méprisa. A celui qui n'a pas confiance le peuple ne peut faire confiance. L'énergie du grand souverain ne se dissipe pas en paroles. Elle suscite toute vocation et toute action. Alors le peuple dit : C'est nous qui avons fait tout cela . Il dit aussi : Nous sommes libres .
DIX-HUIT : Autrefois le Tao régnait. L'homme suivait l'ordre de la nature. Puis il advint une époque où le Tao fut oublié et ce fut alors l'ère de la justice des hommes. Puis ce fut l'époque de l'intelligence et de l'habileté. et les ambitions ne connurent plus de bornes. La paix quitta les familles. Mais c'est dans l'adversité que se révèlent les fils respectueux. L'Etat sombra dans le désordre. Mais c'est pendant l'anarchie que surgissent les serviteurs loyaux. Ainsi le Tao est toujours près de l'homme pour le secourir.
DIX-NEUF : Renoncez au savoir, ne vous mêlez plus de morale. Le peuple s'en trouvera cent fois mieux. Abandonnez toute justice humaine et chassez ses lois. Le peuple redécouvrira les vertus familiales. Renoncez au luxe, bannissez le profit. Il n'y aura plus de voleurs ni de bandits. renoncez à tout cela et croyez en l'inutilité de l'apparat. Soyez simples, demeurez fidèles à vous-mêmes. Rejetez de vos cours l'égoïsme et les désirs. La voie s'ouvrira devant vous.
VINGT : Renoncez à l'étude et vous connaîtrez la paix. Entre oui et non la frontière est bien mince. Le bien et le mal sont entremêlés. La peur qu'éprouve le commun des mortels ne doit pas effleurer votre cour. Les hommes courent aux festins de la vie. Ils cueillent les fleurs du printemps, du printemps qui annonce la vie. Mais moi seul reste calme, étranger au tumulte, comme le nouveau-né qui n'a pas encore souri. Je suis seul. Immobile. Je parais démuni de tout, je parais ignorant, je parais abandonné, sans but, sans logis. La multitude s'affaire à accroître ses biens. Moi seul ne possède rien. L'homme de la foule a des idées sur tout. Moi seul hésite. L'homme de la foule est actif, efficace. Seul, je reste immobile. Je regarde sans voir. Mes pensées, égarées, m'échappent pour danser, dans les nuages et le vent, parmi les vagues de l'océan. La multitude des hommes s'affaire, réalise, construit. Je demeure absent, délaissé, inutile. Et pourtant, mes haillons cachent la plus grande des richesses. Seul, je diffère des autres. Je suis l'enfant de la Mère universelle. L'enfant du Tao.
VINGT ET UN : La grande Vertu vient du Tao. Le Tao est vague, imperceptible, insaisissable ! Oh, qu'il est vague, imperceptible, insaisissable ! Et pourtant en son sein est la vérité. Oh, qu'il est insaisissable, imperceptible ! Et pourtant en son sein est la forme des choses. Il est si sombre, si ténébreux ! Et pourtant en lui est l'essence vraie de l'être. Cette essence est la vérité rayonnante et la vérité cachée. Depuis l'aube des âges son nom nous a été transmis et de lui naissent tous les êtres. Comment peut-on connaître les voies de la création ? Par lui. Par le Tao.
VINGT-DEUX : Ce qui est incomplet s'accomplira. Ce qui est courbé deviendra droit. Ce qui est vide sera rempli. Ce qui est usé deviendra neuf. N'avoir rien et se sentir comblé. Etre riche, et garder sa simplicité. Ainsi est le sage. Il embrasse l'Unité. Il vit caché et pourtant tous le voient. Il ne s'affirme pas et pourtant il s'impose. Il ne se vante pas, et son mérite éclate. Absent à lui-même, sa présence s'accroît. Etant sans ambition, il ne heurte personne. Il ne lutte point. Ainsi nul ne peut l'égaler. Ce qui est incomplet sera achevé. Cette sentence ancienne est pleine de vérité car seul celui qui plie reste intègre. Reste humble et garde l'esprit ouvert : tu recevras le monde.
VINGT-TROIS : Préserve-toi par le silence. L'ouragan ne hurle pas toute une matinée. L'orage ne dure pas tout un jour. Qui produit l'ouragan et la pluie ? Ce sont le ciel et la terre. Si ciel et terre ne produisent rien d'éternel, comment l'homme le pourrait-il ? Celui qui suit la loi s'accorde au Tao. Sa volonté et ses principes sont ceux du Tao. Avec lui il agit et avec lui il s'abstient. Le Sage épris d'absolu y trouve la plénitude. En suivant la voie on trouve la voie. En se conformant à la vertu on devient la vertu. Mais si on pense au crime on recueille la honte du crime. C'est pourquoi l'action comme l'inaction traduisent l'invisible harmonie Ou la foi est totale, ou elle n'est pas.
VINGT-QUATRE : Qui marche sur la pointe des pieds perd l'équilibre et tombe à terre. Qui avance à grand pas s'essouffle vite et est dépassé. Celui qui se met en vue reste dans l'ombre et personne ne voit son mérite. L'homme imbu de lui-même perd l'estime d'autrui. Qui se glorifie n'est pas considéré. Qui se gonfle d'orgueil ne peut pas progresser. Qui vit ainsi est malade de l'âme. Ces laideurs ne salissent pas celui qui suit la voie.
VINGT-CINQ : Une puissance indéfinissable et confuse existait depuis l'éternité. Elle était avant la naissance du ciel et de la terre. Perfection indéterminée. Energie éternelle. Mouvement sans fin. Mouvement immuable. Force unique. Omniprésente. Impérissable. Sans nom mais connue de tous. Mère et principe créateur de l'univers. Nul ne connaît son nom. On l'appelle le Tao. Il échappe à toute définition. Invisible, il est immense. Immobile, il se propage à l'infini. En fuyant, il revient. Ainsi, immense est le Tao. Immenses le ciel et la terre. Immense l'être. Quatre immensités dans l'univers, dont l'être. L'homme épouse le rythme de la terre, la terre s'accorde avec le ciel, le ciel s'harmonise avec le Tao. Le Tao est la loi, la voie de la nature. Et la voie demeure, éternelle.
VINGT-SIX : Le lourd est la racine du léger. L'immobilité est mère du mouvement. C'est pourquoi le Sage se déplace avec un seul bagage : le Tao. Partout où il va, il reste détaché et serein. Spectateur des merveilles. Spectateur de la vie. Ainsi le Maître des milles choses doit préférer son peuple à lui-même. Car agir avec légèreté, c'est perdre sa racine, s'agiter, c'est perdre la maîtrise de soi.
VINGT-SEPT : Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces. Celui qui sait parler garde ses paroles. Celui qui sait compter n'a pas de boulier. Celui qui sait garder n'a que faire de verrous et de clefs. Celui qui sait lier n'a pas besoin de liens et nul ne peut défaire les noeuds qu'il a serrés. Ainsi le Sage se dédie au secours des hommes. Il n'en rejette aucun. Il veille à préserver les êtres, sans en excepter aucun. Il est dans la lumière. Tout plein de soleil. Le Sage est le maître de celui qui ne l'est pas et ce dernier est la matière sur laquelle il agit. Ainsi, ils ont besoin l'un de l'autre. Voilà une vérité. Une vérité subtile. Car tout ce qui est essentiel pour l'homme, tout ce qui lui est indispensable, reste une énigme. C'est l'inconnu pour lequel on lutte et on travaille. C'est l'inconnu qui nous donne la force de vivre, la force d'espérer, la force de croire. Car ce que l'homme veut savoir lui reste inconnu. A jamais.
VINGT-HUIT : Celui qui est conscient de sa force mais garde la douceur de la femme, est le creuset de l'univers. Etant le creuset de l'univers, il fait un avec le Tao et redevient pur comme l'enfant. Celui qui connaît l'étendue de son savoir et garde la simplicité dans son coeur, est le modèle du monde. Etant le modèle du monde, il rejoint le Tao et son espace infini. Celui qui connaît la gloire mais garde son humilité possède la vertu du monde. Etant la vertu du monde, il atteint la plénitude du Tao et revient à l'unité originelle, cette unité d'où provient toute chose. Le Sage participe alors à l'harmonie universelle. Grain de lumière, il se répand dans l'univers et revient à la grande lumière. Et il retrouve l'infini.
VINGT-NEUF : Celui qui veut posséder le monde et lui imprimer sa marque ne peut y réussir. Je le sais. Le monde est une entité sacrée. La main de l'homme ne peut le modeler. En voulant le changer on le détruit. Quand on croit le tenir on le perd. C'est ainsi que l'homme s'éloigne du chemin de la vertu. Car parmi les hommes les uns marchent en avant et les autres s'attardent. Les uns ont un souffle léger, les autres une haleine puissante. Certains sont forts, d'autres faibles. Les uns renversent ce que d'autres ont bâti. Aussi le Sage évite l'excès, l'incohérence et toute extrême. Il vit dans la vérité.
TRENTE : Un souverain instruit dans la voie du Tao renonce à conquérir le monde par la force. Car il sait qu'à l'attaque succède la riposte. Là où sont passées les armées, ne restent que des ruines et ne poussent que des ronces. Les grandes guerres amènent des années de disette. C'est pourquoi l'homme éclairé se montre résolu sans tomber dans l'excès. Il parvient à ses fins mais n'en tire aucune gloire. Il mène à bien ses entreprises sans offenser ni détruire. Il agit sans orgueil et ne combat que par nécessité. Il ne trouble pas la grande harmonie. La force use celui qui l'utilise, car elle va à l'encontre du Tao. Et ce qui va contre le Tao va à sa perte.
TRENTE ET UN : Les armes les plus belles ne sont que des engins de mort. L'humanité les a en horreur. Celui qui suit la voie du Tao en détourne ses regards. L'homme de bien se place à gauche du maître de maison. L'homme de guerre s'installe à sa droite. Les armes n'apportent que la mort. Le bon souverain en détourne le regard. Il ne les prend que s'il n'a pas d'autre choix. Pour lui, les trésors suprêmes sont le calme et la paix. La victoire ne le remplit pas de joie, car se réjouir serait se glorifier d'avoir ordonné la mort. Celui qui se glorifie de la mort d'autres hommes ruine sa destinée et ne pourra pas gouverner. Dans les jours heureux, la place d'honneur se trouve à gauche. Dans les jours de malheur, elle est à droite. L'aide de camp se place à gauche, le chef de guerre s'installe à droite. Ainsi la guerre se conduit comme des funérailles. Le chef triomphant préside au festin de la victoire comme s'il assistait à l'office funèbre de ceux qu'il a fait tuer. Car ayant fait tuer beaucoup d'hommes, Il doit maintenant en porter le deuil.
TRENTE-DEUX : Le Tao ne peut être défini. Etant insaisissable, il échappe à toute emprise. Si les souverains se conformaient au Tao, ils verraient les dix mille êtres se remettre entre leurs mains. L'harmonie du ciel et de la terre emplirait l'univers et une douce rosée descendrait sur les hommes. La paix universelle ferait la joie de tous les peuples. Et puis les hommes furent séparés par contrées et par nations, et distingués chacun par un nom. Et avec le nom surgit la division. Par le Tao on connaît les limites du danger. Car le Tao, dans l'univers, est comme le fleuve, dont le flot, depuis toujours, va rejoindre la mer.
TRENTE-TROIS : Celui qui connaît les hommes acquiert la sagesse. Celui qui se connaît lui-même possède la lumière. Celui qui conduit les hommes est fort. Mais celui qui se maîtrise lui-même détient la vraie puissance. Celui qui se contente de ce qu'il a est le vrai riche. Etre sans désir, c'est posséder le monde. C'est suivre la voie. Si celui qui persévère fait preuve de volonté, celui qui demeure dans l'ordre des choses est le Sage absolu. Celui qui meurt mais reste dans le souvenir des hommes a touché à l'éternité.
TRENTE-QUATRE : Le Tao se répand comme un flot. Sa puissance est sans limite. Les dix mille êtres naissent et vivent de lui sans qu'il en soit l'auteur. Il poursuit son oeuvre éternelle sans vouloir rien imposer. Il commande aux hommes sans s'en déclarer le maître. Il est sans désir et dénué d'ambition. On peut le dire petit. Quelle erreur : il est immense, incommensurable. Les dix mille êtres retournent à lui sans qu'il ne demande rien. On peut alors le dire immense, et nul ne peut le cerner. Le sage ignore sa grandeur, ainsi elle se réalise d'elle-même. A l'infini.
TRENTE-CINQ : Celui qui suit le Tao peut parcourir le monde en toute quiétude. Il trouvera partout paix, équilibre, sécurité. Il s'avance, impassible, dans la sérénité. Musique et bonne table attirent le passant. Mais la bouche qui parle du Tao ne le retient pas. Car ce qu'elle dit est sans saveur : on le regarde et on ne le voit pas, on l'écoute, et on ne l'entend pas. Pourtant, celui qui puise dans le Tao a puisé l'inépuisable.
TRENTE-SIX : On ne peut réduire que ce qui est déployé. On ne peut affaiblir que ce qui est puissant. On ne peut abattre que ce qui est élevé. Ainsi pour recevoir, il faut avoir donné. C'est la loi de la nature. La douceur et la faiblesse triomphent de la dureté et de la force. Que le poisson qui brille demeure au sein des profondeurs ! Les secrets du royaume doivent être ainsi maintenus cachés au regard des hommes.
TRENTE-SEPT : Le Tao n'agit pas par lui-même. Et pourtant il n'est rien qu'il n'accomplisse. Si seulement les rois et les princes pouvaient s'y tenir, les dix mille êtres les suivraient dans cette voie. Dans la voie du bonheur, dans la voie de la perfection. Et si malgré tout ils voulaient encore agir, la simplicité suprême du Sans-Nom les assagirait. Ils deviendraient alors sans désir, en paix, et, partant, l'univers se transformerait. de lui-même.
TRENTE-HUIT : L'homme de haute vertu est au-dessus de la vertu, c'est pourquoi il est vertueux. L'homme de moindre vertu, se dit vertueux c'est pourquoi il ne l'est pas. L'homme de haute vertu la pratique sans y penser. L'homme de moindre vertu l'utilise pour atteindre un but. Et pourtant il ne l'atteint pas. Le véritable homme de bien agit sans avoir de raisons de le faire. L'homme de justice agit car il a des raisons de le faire. L'homme qui se conforme au rites agit et veut les imposer par la force. Ainsi, si l'on oublie le Tao, il reste la vertu. Si l'on se détourne de la vertu, il reste la bonté. Lorsque la bonté est perdue, il reste la justice. Lorsqu'on abandonne la justice, on recourt aux rites. Or, Les rites ne sont que l'apparence de la vérité et de la sincérité. Ils sont aussi l'amorce de la confusion. La connaissance et l'intelligence ne sont pour le Tao que des fleurs sans parfum. Elles sont souvent la source de l'erreur. C'est pourquoi le Sage puise au tréfonds des choses sans s'arrêter aux apparences. Il contemple le fruit plutôt que la fleur. Il ignore l'une et cueille l'autre.
TRENTE-NEUF : Voici ce qui, depuis les origines, a atteint l'unité : Le ciel parce qu'il est pur. La terre parce qu'elle est stable. Les esprits parce qu'ils sont transcendants. Les vallées parce qu'elles sont riches en eau. L'humanité parce qu'elle se reproduit. Les souverains et les gouvernants parce qu'ils donnent l'exemple. C'est l'unité qui les rend parfaits. Si le ciel n'était plus pur, certainement il s'effondrerait. Si la terre n'était plus stable, elle s'écroulerait. Si les esprits n'étaient plus transcendants, ils s'évanouiraient. Si les vallées n'étaient plus humides, elles deviendraient des déserts. Si les dix mille êtres cessaient de se reproduire, ils disparaîtraient. Si les souverains et les gouvernants renonçaient au pouvoir, leurs pays tomberaient dans le chaos. La noblesse repose sur l'humilité. Ce qui est grand prend appui sur ce qui est infime. Ainsi les souverains et les gouvernants se nomment-ils eux-mêmes orphelins, hommes sans valeur et de peu de mérite. Ils montrent par là leur compréhension de l'ordre profond des choses. L'honneur suprême est en dehors de l'honneur. Car le Sage ne cherche ni a briller comme le jade, ni a être rejeté comme un caillou. Il vit au-dessus de l'estime et du mépris.
QUARANTE : L'immobilité est le mouvement du Tao. Dans sa faiblesse réside sa puissance. Tous les êtres de ce monde sont nés du visible. Le visible procède de l'invisible. Car tout est et n'est rien.
QUARANTE ET UN : Lorsqu'un esprit sage entend parler du Tao, il s'applique à le suivre. Lorsqu'un esprit moyen entend parler du Tao, tantôt il y pense, tantôt il l'oublie. Lorsqu'un esprit superficiel entend parler du Tao, il éclate de rire. Mais, s'il n'en était pas ainsi, Le Tao ne serait pas le Tao. C'est pourquoi la sagesse nous enseigne que la voie étincelante paraît sombre. La voie qui progresse semble reculer. La voie juste semble pleine d'embûches. La vertu parfaite semble semble vide de sens. La vertu généreuse semble inutile. La vertu la plus ferme semble fragile. La vérité bien ancrée a l'air de vaciller. Un très grand carré nous empêche de voir ses points extrêmes. Le trop grand vase est impossible à modeler. La musique céleste est au-delà des sons. Le Tao est caché. Il n'a pas de nom Il est et il n'est pas. Mais c'est lui qui maintient le monde. Il en est le sens.
QUARANTE-DEUX : Le Tao engendra UN. Un engendra Deux. Deux engendra Trois. Trois engendra les dix mille êtres et tout ce qui est vivant. Les dix mille êtres portent l'obscurité sur leurs épaules mais serrent dans leurs bras la lumière. Chacun d'eux a été engendré par ce souffle divin que l'on nomme harmonie. Les hommes redoutent d'être pauvres, délaissés, sans valeur ou sans mérite. Et pourtant, les souverains et les princes sages se nomment eux-mêmes ainsi : sans valeur, sans mérite. C'est pourquoi, parmi les êtres, celui qui s'élève se diminue, et celui qui se diminue s'élève. Et le violent qui veut s'imposer par la violence mourra par la violence. Ceci est un des fondements de l'enseignement. Une des vérités du Tao.
QUARANTE-TROIS : Dans l'univers, le plus faible vient à bout du plus fort. Seul ce qui est sans substance peut pénétrer un espace plein. Par là le Sage reconnaît la vertu du non-agir. Enseigner sans la parole, entreprendre sans agir. Voilà la vertu. Cela est difficile à comprendre pour la plupart des hommes. Là pourtant se trouve la vérité. Car le plus souple gagnera le plus fort et rien ne saurait égaler la puissance du non-dire et du non-faire.
QUARANTE-QUATRE : De la gloire ou de la santé, quel est le plus important ? De la santé ou de la richesse, quel est le plus précieux ? Du gain ou de la perte, quel est le plus honteux ? L'homme trop passionné s'expose à la souffrance. L'avare qui prévoit et amasse subit de lourdes pertes. Celui qui se contente de ce qu'il a reste serein. Celui qui sait se réfréner tient à distance le danger. Par là son existence sera préservée. Car qui aura trop aimé sera frustré. Et qui aura trop amassé ne possèdera rien.
QUARANTE-CINQ : La perfection achevée semble imparfaite. Et pourtant elle rayonne sans fin. La plénitude parfaite paraît vide. Et pourtant elle est intarissable. Elle donne sans jamais s'épuiser. Une franchise extrême semble fausse. Une habileté extrême entrave le geste. Une éloquence extrême ne persuade personne. le mouvement triomphe du froid, et c'est l'immobilité qui triomphe de l'ardeur. C'est dans le calme et la sérénité que réside le bonheur, car la quiétude et l'immobilité règlent le monde. Ainsi est-il.
QUARANTE-SIX : Quand un peuple suit le Tao, les chevaux de guerre restent à la ferme et labourent les champs. Quand un peuple a perdu le Tao, les chevaux de guerre sont aux portes de la ville prêts à la bataille et les champs restent incultes. Il n'est pas de plus grave erreur que d'écouter ses désirs. Il n'est pas de plus grande misère que de ne savoir se contenter. Il n'est pas de pire fléau que l'envie de posséder. C'est pourquoi celui qui limite ses désirs ne saurait manquer de rien. Ses granges seront pleines, ses champs cultivés et son coeur comblé de joie. ainsi veut la loi.
QUARANTE-SEPT : Sans franchir sa porte, connaître le monde entier. Sans regarder par la fenêtre, entrevoir le chemin du ciel... Plus on voyage, plus la connaissance s'éloigne. C'est pourquoi le Sage connaît sans se mouvoir, comprend sans examiner et accomplit sans agir.
QUARANTE-HUIT : En s'adonnant à l'étude, on s'accroît chaque jour. En se consacrant à la voie, on diminue chaque jour. Et l'on continue de diminuer jusqu'au jour où l'on cesse d'agir. N'agissant plus, il n'est rien, désormais, qu'on ne puisse accomplir. La conduite du royaume revient à qui demeure au-dessus de l'action. Celui qui lutte pour gagner le royaume ne l'obtient jamais.
QUARANTE-NEUF : Le Sage n'a pas de conscience propre, il est la conscience de l'univers. Il est bon avec le juste, mais bon aussi avec celui qui ne l'est pas, car la plus grande vertu est la bonté. Il est loyal avec le fidèle, loyal aussi avec celui qui ne l'est pas, car la plus grande vertu est la loyauté. Le Sage est humble et modeste aux yeux du plus grand nombre. Il paraît faible et désarmé. Mais le peuple retient son souffle et se fait attentif devant cet homme semblable à un petit enfant. Car son coeur peut contenir le monde entier.
CINQUANTE : Où s'arrête la vie, où commence la mort ? Trois hommes sur dix suivent le sentier de la vie. Trois hommes sur dix suivent le sentier de la mort. Trois hommes sur dix quittent trop tôt le sentier de la vie pour celui de la mort. Pourquoi ? Parce qu'ils brûlent leur vie aux feux de leurs passions. Celui qui garde sa sérénité ne rencontre pas le rhinocéros ni le tigre. Il traverse sans dommage les rangs d'une armée hostile. Car il n'offre pas de prise à la corne mortelle, il n'offre pas de prise aux griffes qui déchirent, il n'offre pas de prise à l'épée meurtrière. Pourquoi ? Parce que sur lui la mort n'a plus de prise.
CINQUANTE ET UN : Le Tao donne la vie aux dix mille êtres, et par sa vertu il les nourrit. La matière modèle leur forme et le milieu les fait s'épanouir. C'est pourquoi tous ont, pour le Tao et sa vertu, respect et adoration. Personne, pourtant, ne le leur demande. Ils ne font que suivre la loi de la nature, le Tao. Qui donne sans posséder. Régit sans diriger. Réchauffe sans feu et protège sans armes. Sa vertu est mystérieuse. En réalité, la voie les met au monde, les fait croître et se développer, leur permet de mûrir et de se parfaire, et les accompagne toute leur existence. Elle donne la vie sans vouloir posséder, elle agit sans rien demander, elle régit sans contraindre. Elle est la vertu primordiale.
CINQUANTE-DEUX : A l'origine de l'univers est la mère. Par la Mère l'on peut connaître les enfants. Celui qui connaît les enfants et garde son attachement à la Mère n'a pas peur de la mort. Garder le silence et modérer son énergie permet de traverser l'existence sans fatigue. Sortir de sa réserve et s'agiter fait perdre le sens de l'existence. Celui qui sait s'émerveiller des petites choses marche dans la lumière. Celui qui garde sa douceur dans le tumulte a de la grandeur d'âme. Tirer parti de rayons de soleil en ayant une pensée pour leur source préserve du malheur. Celui qui agit ainsi chemine dans la voie. Il hérite de l'Eternel.
CINQUANTE-TROIS : Si une haute fonction m'était confiée, voici ce que je voudrais enseigner : Suivez la voie, et craignez de vous en écarter. La grande voie est toute simple, Mais la multitude préfère divaguer sur des chemins de traverses. Sur des raccourcis qui sont des impasses. Un palais superbe se dresse devant vous, mais son apparence est illusoire. Regarde : Alentour les champs sont en friche. Ce n'est qu'herbe folle. Et les greniers sont vides. Se vêtir d'habits somptueux, se ceindre d'épées étincelantes, festoyer alors qu'on n'a plus faim, ne plus savoir où serrer ses richesses, c'est glorifier le vol et le mensonge. Ceci est bien loin du Tao.
CINQUANTE-QUATRE : Ce qui a été bien planté ne pourra pas être arraché. Ce qui a été solidement bâti ne sera pas détruit. Et le souvenir des ancêtres se perpétuera de génération en génération. Cultive la vertu en toi-même, elle sera authentique. Cultive-la dans la famille, elle augmentera. Cultive-la dans le village, elle s'étendra. Cultive-la dans le royaume, elle deviendra florissante. Cultive-la dans le monde, elle sera partout. Car c'est en les comparant à lui-même que l'individu considère les autres individus et que la famille juge les autres familles. C'est aussi en fonction de lui-même que le village considère les autres villages, et le royaume les autres royaumes. Dans tout ce qu'il contemple le Sage voit l'ébauche de l'univers entier.
CINQUANTE-CINQ : Celui qui porte en lui la vertu est comme l'enfant nouveau-né : innocent. Les bêtes venimeuses ne le piquent pas, les fauves l'épargnent, les oiseaux de proie ne fondent pas sur lui. Ses os sont faibles, ses muscles aussi. Et pourtant, quelle force ont ses petites mains ! Il ignore l'union de l'homme et de la femme, et pourtant sa virilité se manifeste déjà. Il crie tout le jour et pourtant sa voie reste claire, tant est parfaite son harmonie. Atteindre l'harmonie, c'est connaître l'éternel. Connaître l'éternel, c'est être dans la lumière. Néfaste est l'abus de la vie car être fort c'est dominer son souffle. Trop d'énergie dépensée nous éloigne du Tao. Dès lors, la fin est proche.
CINQUANTE-SIX : Celui qui sait ne parle pas. Celui qui parle ne sait pas. Garder sa bouche close. Modérer ses sens. Tempérer ses ardeurs. Ramener chaque chose à sa valeur. Voiler l'éclat dont on rayonne. Etre conscient de son union profonde avec la nature, c'est atteindre la parfaite harmonie. Dès lors, le Sage n'est plus affecté par l'amitié ou l'inimitié, par le bien ou par le mal, par les honneurs ou la disgrâce. Il est parvenu au degré suprême. Par la voie.
CINQUANTE-SEPT : On gouverne un royaume par la justice. On conduit une guerre par la tactique. Mais c'est en renonçant à toute action qu'on devient le maître du monde. Comment peut-on savoir celà ? En considérant ceci : Plus il y a d'interdits, plus le peuple s'appauvrit. Plus les armes se perfectionnent, plus le pays est dans le désordre. Plus les hommes sont ingénieux et habiles, plus leurs inventions deviennent néfastes. Plus nombreux sont les décrets et les lois, plus les malfaiteurs et les bandits pullulent. C'est pourquoi le prince sage dit : Je n'agis pas et le peuple s'amende de lui-même. Je demeure dans la quiétude et le peuple s'améliore. Je ne recherche aucun profit, et le peuple voit augmenter ses biens. Je demeure sans désirs et le peuple retrouve les bienfaits d'une vie simple.
CINQUANTE-HUIT : Lorsque le prince est simple et bienveillant, le peuple est honnête et prospère. Lorsque le gouvernement est intransigeant et soupçonneux, le peuple est roué et mesquin. Les racines du bonheur naissent dans le malheur. Le malheur sommeille sous le bonheur. Qui peut prévoir l'avenir ? Car les règles de ce monde sont instables et mouvantes : la droiture peut être prise pour de la ruse et le bien confondu avec le mal. Depuis toujours l'égarement de l'homme le plonge dans l'erreur. C'est pourquoi le Sage admoneste sans blesser, conseille sans vexer, redresse sans contraindre. Il éclaire mais n'éblouit pas.
CINQUANTE-NEUF : Rien ne vaut la modération quand on veut gouverner les hommes tout en servant le ciel. La modération doit être le souci constant de l'homme. C'est ainsi que la vertu devient grande, en lui. Lorsqu'il a atteint un haut degré de vertu, tout lui devient possible. Si rien ne lui est impossible, ses limites sont inconnaissables. L'homme dont les limites sont inconnaissables peut posséder le royaume. Celui qui possède le grand principe du royaume oeuvre sans fin. Et pour le bien. Il puise à la racine féminine de toute chose. Il puise à la fondation immémoriale, celle qui donne plénitude à sa vie et lumière à son esprit. Oui, c'est celui qui est juste qui devient roi, car il imite le ciel.
SOIXANTE : On gouverne un Etat comme on cuit un petit poisson : avec précaution. Si l'empire est gouverné selon le Tao, les démons invisibles perdent leurs armes. Non qu'ils ne soient puissants, mais ils ne nuiront pas aux hommes. Non qu'ils ne puissent nuire aux hommes, mais parce que le Sage, lui, ne nuit pas aux hommes. Les forces des entités invisibles et celles du Sage ne nuisent pas aux hommes ni ne se nuisent mutuellement. Cet état de chose est une manifestation de la vertu qui est à l'oeuvre dans le monde. Et le monde, par elle, sera meilleur.
SOIXANTE ET UN : Un grand royaume doit être comme un lieu de plaine qui draine a lui toutes les eaux. Un creuset pour l'univers. Le grand principe féminin qui régit le monde. Par son immobilité la femelle triomphe toujours du mâle. De sa passivité elle tire sa puissance. C'est pourquoi un grand royaume s'attache un plus petit pays en le respectant. De même, un petit pays reçoit la protection d'un grand pays en s'inclinant devant lui. Ainsi l'un accueille l'autre parce qu'il s'incline et l'autre est accueilli parce qu'il s'incline aussi. Un grand royaume cherche toujours à affermir sa puissance et souhaite rassembler de petits pays sous sa protection. Un petit pays désire voir reconnaître sa valeur et contribuer au bien commun d'un grand empire. Mais pour que chacun trouve la place qui lui revient, le grand pays doit d'abord s'abaisser. Comme un lieu de plaine amène à lui toutes les eaux. Comme la femelle triomphe toujours du mâle.
SOIXANTE-DEUX : Le Tao est la source secrète d'où proviennent tous les hommes. Il est le trésor de l'homme bon, le refuge de celui qui ne l'est pas. De belles paroles peuvent valoir la renommée, des actions méritoires attirer la considération. Mais pourquoi rejeter qui n'en est pas capable ? Le jour où l'empereur est intronisé, avec trois hauts dignitaires qui seront ses ministres, quelle est la plus précieuse des offrandes ? Les bijoux de jade pour parer ses mains ? Les quadriges de chevaux pour magnifier ses cortèges ? Ou le Tao que, sans bouger, le Sage lui tend ? Pourquoi les anciens tenaient-ils le Tao en si grande estime ? N'est-ce pas parce qu'il apporte réponse à celui qui cherche, et rachat à celui qui a failli ? C'est pour cela que le Tao est tenu pour le plus grand trésor qui soit au monde.
SOIXANTE-TROIS : Agis sans pour autant bouger, oeuvre sans t'impliquer, savoure ce qui est sans saveur. Célèbre Ce qui est petit, élève ce qui est humble, réponds aux offenses par des bienfaits. Accomplis ce qui est difficile en commençant par le facile, vois de la grandeur dans la plus humble chose. Dans l'univers, les choses difficiles se réalisent comme si elles étaient faciles, et les grandes oeuvres du monde ont commencé par de petites Aussi le Sage n'entreprend rien de grand, et c'est pour cela qu'il peut réaliser des oeuvres éternelles. Qui promet à la légère ne mérite pas la confiance. Qui trouve tout facile rencontre des obstacles. Pour le Sage, tout est d'égale difficulté. C'est pourquoi il accomplit tout sans peine.
SOIXANTE-QUATRE : Ce qui est au repos est facile à garder. Ce qui n'est pas encore est facile à prévoir. Ce qui est fragile est facile à briser. Ce qui est ténu est facile à détruire Empêche le mal avant qu'il n'apparaisse. Mets tes affaires en ordre avant que la confusion ne s'installe. L'arbre que tu ne peux embrasser est né d'un germe infime. La tour de neuf étages part d'une poignée de terre. C'est par un pas que débute un voyage de mille lieues. Celui qui agit va a l'échec. Tout échappe à celui qui accapare. Le Sage se garde d'agir et n'échoue pas. Il ne s'attache a rien et donc ne perd rien. Ceux qui croient tenir la réussite voient soudain leurs espoirs s'effondrer. Prête autant d'attention au dénouement de tes entreprises qu'à leur commencement. Alors tu ne connaitras pas l'échec. Ainsi le Sage, qui ne désire être que sans désirs, n'est pas tenu par les biens de ce monde. Il apprend sans étudier. Il remet les hommes sur la voie mais s'abstient d'agir.
SOIXANTE-CINQ : Les princes d'autrefois, qui connaissaient le Tao ne l'enseignaient pas au peuple. Car un peuple est difficile à gouverner s'il a trop de savoir. Celui qui utilise le savoir pour gouverner ruine son pays. C'est pour cela qu'il faut garder le peuple dans son heureuse ignorance. Celui qui le gouverne dans la simplicité le rend prospère et tranquille. Ces deux principes sont à la base de tout gouvernement. Les connaître, c'est posséder la vertu suprême, c'est avoir devant les yeux le modèle des modèles. La vertu suprême est illimitée, insondable, mystérieuse. Elle ramène tous les êtres à la sublime harmonie, vers où tout s'achemine.
SOIXANTE-SIX : La mer règne sur tous les fleuves parce qu'elle s'étend plus bas que ceux-ci. C'est ainsi qu'elle règne sur tous les fleuves. Si le Sage souhaite éclairer le peuple, il doit se montrer plus humble que lui. S'il désire le guider, il doit se placer le dernier de tous. Ainsi son pouvoir sera grand parmi les hommes et il n'opprimera personne. Il sera le premier sans que nul ne soit abaissé. Les dix mille hommes supporteront sa tutelle avec joie et ne s'en lasseront pas. Car le Sage ne s'oppose à personne, ainsi personne ne peut s'opposer à lui.
SOIXANTE-SEPT : Tout le monde dit que la voie est immense. Et qu'elle ne peut être comparée à rien d'autre. C'est précisément par son immensité qu'elle est différente de tout ce que l'on connaît. Si elle ne l'était pas, depuis longtemps, elle se serait dissipée. Il y a trois trésors que je garde en moi : Le premier est l'amour. Le second est la frugalité. Le troisième l'humilité. Par l'amour on peut devenir courageux. Par l'économie naît la générosité. Par l'humilité on peut atteindre le sommet. Les hommes n'aiment plus mais ils pprétendent être braves. Ils ont perdu le goût de l'économie mais ils se déclarent généreux. Ils ont oublié l'humilité et se bousculent pour être les premiers. C'est une pente qui conduit à la mort. Si l'on combat par amour l'on sort toujours vainqueur et la ville qu'on défend deviend inexpugnable. Le ciel secourt l'homme qui aime et le rend invulnérable. Et lui fait un bouclier de sa miséricorde.
SOIXANTE-HUIT : Un grand chef de guerre n'est pas belliqueux. Un vrai guerrier n'éprouve pas de haine. Un véritable vainqueur ne cherche pas la guerre. Celui qui veut commander aux hommes doit rester humble devant eux. Cela s'appelle la force du seigneur de la paix ou l'art de conduire les hommes. C'est vivre avec les lois qui régissent la nature. Car Celui qui gagne sur lui-même est le vrai triomphateur.
SOIXANTE-NEUF : Un grand guerrier des temps anciens a dit : Je ne porte pas le premier coup, Je préfère attendre celui de l'ennemi. Plutôt que d'avancer d'un pouce Je préfère reculer d'un pas. Ainsi on conquiert sans affronter. Cela s'appelle progresser par l'immobilité, repousser sans utiliser la force, dominer l'adversaire sans l'attaquer Etre armé mais garder les mains nues Etre armé mais d'armes célestes. Il n'y a pire désastre que de sous-estimer son ennemi Sous-estimer son ennemi, c'est courrir à sa propre perte. S'il faut engager la bataille, les forces étant égales, le vainqueur sera celui qui n'avait pas souhaité le combat. Car son bras était armé d'armes invisibles. Et son triomphe aura le plus grand éclat s'il témoigne de sa victoire sur lui-même.
SOIXANTE DIX : Mon enseignement est très simple à pénétrer. Très simple à réaliser. Pourtant personne ne le comprend ni n'essaie de le mettre en pratique. Mon enseignement a ses racines dans l'expérience ancienne. Mes actes ont pour base un principe connu. Facile à saisir. Facile à pratiquer. Mais comme les hommes ne le comprennent pas, ils ne me connaissent pas. Rares sont ceux qui m'entendent et privilégiés ceux qui me suivent. C'est pourquoi le Sage, sous son vêtement grossier, cache en son sein un véritable trésor. Un trésor de jade.
SOIXANTE ET ONZE : Celui qui sait croit qu'il ne sait rien. Celui qui ne sait rien et croit tout savoir s'expose à l'échec. L'homme qui prend conscience de ses erreurs peut éviter de les répeter. Le Sage est conscient des difficultés, conscient aussi des erreurs. Ainsi il peut les écarter. Et il garde sa sérénité.
SOIXANTE DOUZE : Si ton pouvoir n'est plus respecté par le peuple, c'est qu'un pouvoir plus fort survient et que ta fin est proche. N'oblige pas le peuple à vivre à l'étroit, ne restreins pas le champ de son labeur, ne l'oppresse pas. Il restera paisible. Ainsi le Sage se connaît lui-même, et il vit dans l'isolement. Il est en paix avec lui-même. Sans aucune vanité. C'est pourquoi en tout il peut faire librement son choix. Et c'est dans la profondeur et non dans l'extérieur qu'il puise sa connaissance. C'est dans le dedans et non dans le dehors qu'il puise son amour.
SOIXANTE TREIZE : L'homme courageux et téméraire joue avec la vie. L'homme courageux et sage préserve la vie. De ces deux façons d'être l'une est bonne, l'autre est funeste. Qui peut comprendre les décrets mystérieux du ciel ? C'est pourquoi le Sage ne prend pas parti. La voie du ciel régit sans contraindre. Elle trouve réponse sans questionner. Elle reçoit sans avoir demandé, et accomplit son dessein mystérieux en toute sérénité. Le filet du ciel est immense. Très larges sont ses mailles. Mais nul n'y échappe. Car le ciel rejette ce qu'il faut rejeter et garde ce qu'il faut garder. Et nul ne sait comment.
SOIXANTE QUATORZE : Si le peuple n'a plus peur de la mort, la menace de la mort n'aura plus d'effet. Si le peuple craint la mort, et si l'on met à mort ceux qui violent les lois, qui oserait alors les transgresser ? Le grand bourreau c'est la nature. Elle exécute, elle punit. Vouloi se substituer au bourreau, c'est vouloir équarrir du bois à la place du charpentier. Mais celui qui veut équarrir du bois à la place du charpentier risque fort de s'entailler les mains. Laisse la nature faire son travail, car c'est elle le Grand Exécuteur.
SOIXANTE QUINZE : Le peuple est affamé parce que les gouvernants le chargent d'impôts. C'est pourquoi il a faim. Le peuple murmure et s'agite parce que ses gouvernants le harcèlent C'est pourquoi il s'agite. Le peuple regarde la mort avec indifférence quand sa vie est pénible. Et c'est ça qui le rend indocile. Voilà pourquoi il méprise la mort. Seul celui qui n'est pas réduit à lutter pour vivre peut apprécier sagement la vie. Le Sage ne vit pas que pour vivre Ainsi il peut en apprécier la valeur.
SOIXANTE SEIZE : En naissant, l'homme est fragile et souple. Lorsqu'il meurt, il est dur et raide. En naissant de la terre, les arbres sont tendres et flexibles. Morts, ils deviennent secs et rigides. Rigidité et dureté sont le propre de la mort. Souplesse et fragilité sont le propre de la vie. C'est pourquoi une armée lourde et forte sera défaite, et l'arbre puissant et dur s'abattra tout à coup. Ce qui est grand et fort est en réalité faible, et sera couché au sol. Ce qui est faible et souple est véritablement sublime et s'élèvera au ciel.
SOIXANTE DIX SEPT : La voie du ciel peut être comparée à un arc que l'on tend. Le haut est courbé vers le bas. Le bas est relevé. Si la corde est trop longue, elle sera raccourcie, si elle est trop courte, elle sera rallongée. La voie du ciel prend à celui qui a trop, et donne à celui qui n'a pas assez. La voie des humains est bien différente. Ils prennent à celui qui n'a pas assez pour donner à celui qui a déjà trop. Qui sait se séparer du superflu pour en faire don aux autres ? C'est celui qui possède le Tao, la voie du ciel. Ainsi le Sage oeuvre sans vouloir être reconnu. Il accomplit ce qui doit être accompli sans en tirer gloire. Et il cache sa sagesse comme on cache un trésor.
SOIXANTE DIX HUIT : Dans ce monde, rien n'est plus inconsistant et plus faible que l'eau. Et pourtant, l'eau attaque et emporte ce qui est dur et puissant. Dans la lutte éternelle entre l'eau et le roc, c'est toujours l'eau qui emporte la victoire. Rien ne lui résiste et rien ne peut la vaincre. Car la faiblesse a raison de la force, et la souplesse s'impose à la dureté. Tout le monde sait celà, mais personne ne se conforme à cette loi. Et le Sage dit : " L'esprit du sol qui reçoit toutes les ordures du royaume devient le maître et le seigneur des moissons " Ainsi celui qui accepte les refus du royaume devient le maître de l'empire. Car le faux paraît vrai et le vrai paraît faux.
SOIXANTE DIX NEUF : Même apaisée, une grave querelle laisse un ressentiment. Que peut-on faire pour agir selon le Tao ? Le Sage accepte ce qu'on lui attribue, et ne réclame rien d'autre. Il honore ses engagements et ne veut pas plus. L'homme sans vertu veut s'approprier le maximum. La voie du ciel n'a pas de préférences. Elle comble de biens l'homme de bien.
QUATRE VINGT : Si je gouvernais un petit royaume avec peu d'habitants, je défendrais d'utiliser les armes que ce peuple possèderait. Le peuple devrait considérer la mort comme redoutable et rester dans les lieux de ses ancêtres. Bien qu'ayant bateaux et chars, il n'en userait point. Bien qu'ayant armes et cuirasses, il les laisserait dans leurs caches. Il compterait jours et années avec des cordelettes comme dans le passé. Il trouverait savoureuse sa nourriture, beaux ses vêtements, agréable sa maison, pleines de douceur ses coutumes ancestrales. Non loin de là, il apercevrait avec bonheur les hommes du pays voisin. Il entendrait chanter leurs coqs et aboyer leurs chiens. Il vivrait au rythme des saisons, et mourrait de vieillesse sans avoir connu le pays voisin.
QUATRE VINGT UN : Les paroles sincères ne sont pas toujours agréables, les paroles agréables ne sont pas toujours vraies. Le bien ne s'argumente pas. Les arguments ne sont que vaines paroles. L'ignorant croit tous savoir. L'érudit pense qu'il ne sait rien. Le Sage ne garde rien pour lui. Plus il donne aux autres, plus il s'enrichit. Et il possède un trésor précieux : Ce qu'il a donné aux autres. Ayant tout donné, tout lui est rendu au centuple. La voie du ciel est d'agir sans demander, d'obtenir sans lutter, de s'enrichir en donnant. Telle est la voie du ciel. Le Tao.
Nouvelle traduction de Conradin Von Lauer © Editions Jean de Bonnot 1990. Chez Jean De Bonnot 7, Faubourg St-Honoré, Paris, France. Le livre
15 avril 2008
Les cinq fatigues
WU LAO (les Cinq Fatigues) Les 5 fatigues sont des états d'épuisement. On les classe en 5, comme les 5 organes ou les 5 éléments, en fonction de leur origine: la fatigue du cœur, du foie, de la rate, des poumons, et des reins. Ces fatigues sont dues à un épuisement de l'énergie de l’organe correspondant.
Il a suffit d'un foie
Jacques Belghiti. Ce chirurgien spécialiste de la greffe de foie à partir de donneurs vivants renonce à cette pratique suite à un décès. Et s’inquiète des dérives dans ce domaine.
Il faut l’entendre, Jacques Belghiti, parler du foie. Il est intarissable, chaleureux, précis. On dirait qu’il évoque le contour d’une femme. 'D’abord, le regarder. C’est très important de regarder le foie, de le toucher. Sa couleur, sa consistance. C’est un organe extraordinaire.' Puis : 'Le foie, c’est plein, on ne voit rien, on devine. Le foie, c’est un organe extrêmement vascularisé, donc très complexe. On sait qu’il y a des territoires autonomes, mais on ne les voit pas. C’est unique.'
Jacques Belghiti a 60 ans. Sa femme est une psychologue de grande finesse. Ils ont un enfant ensemble, il en a deux autres d’un précédent mariage. Et il est chirurgien, spécialisé dans les greffes de foie, et en particulier des greffes à partir de donneur vivant. Car cet organe a, en outre, une particularité étonnante : il se reconstitue très vite. Vous en coupez la moitié, deux semaines plus tard, il est comme avant ou presque. 'Le foie, c’est un mystère. Il faut toujours le greffer à l’endroit où il était, et trouver le bon angle. Alors que le rein, on peut le greffer dix centimètres plus haut ou plus bas, cela ne change rien.' Et voilà pourtant qu’au top de sa carrière il vient de prendre la décision d’arrêter les greffes à partir de donneurs vivants. La passion qui a fait sa notoriété. Il en faisait près des deux tiers en France, il n’en fera plus.
La raison ? Le 15 mars 2007, un homme de 48 ans est mort, il venait de donner un lobe hépatique à son frère. 'Vous vous rendez compte. Un homme arrive en pleine santé à l’hôpital. On lui fait tous les examens pour lui prélever une partie de son foie et le greffer à son frère. Un mois plus tard, il est mort.' Que penser ? Où mettre le curseur entre le risque, la vie, la recherche, la mort, et la toute-puissance d’un geste qui peut sauver ? Jacques Belghiti est-il allé trop loin ? Trop près ? Etait-ce prévisible ?
En France, il y a déjà eu un mort, et dans le monde, 13 sur plus de 6 000 greffes. Jacques Belghiti s’est interrogé à mots ouverts. 'C’est quelqu’un de très respectable', dit de lui Didier Houssin, directeur général de la santé. 'Je lui ai dit : Surtout, ne prends pas de décision trop vite, donne-toi du temps.' Didier Houssin connaît bien Jacques Belghiti. 'On est du même âge. Etudiant, on l’appelait le communiste', raconte-t-il. Et pour cause… Si Jacques Belghiti a détonné dans ce milieu, c’est au départ en raison de son engagement communiste, peu banal dans la confrérie des chirurgiens. Né au Maroc - son père est ingénieur -, Jacques débarque en France à l’âge de 12 ans. 'J’ai fait de mauvaises études. Au lycée, j’ai été viré pour incompétence.' Belghiti traîne. Il loupe son bac, ne fait rien. Mais allez savoir pourquoi, un jour, il décide de changer. Totalement. 'Je suis allé voir le proviseur d’Henri-IV et je l’ai convaincu de me donner ma chance. Depuis, je n’ai plus rien raté.' Bac, médecine, internat, etc. Toujours reçu, jamais collé. Il avance. Mais quand même, pourquoi diable adhérer au parti communiste en 1967, alors que se préparait un mois de mai plutôt guilleret ? 'Ce n’était pas pour avoir une famille. Non, je militais, j’étais sérieux, responsable, ironise-t-il. Et d’un coup arrive Mai 68. Je voyais le mouvement enfler, et moi je restais sur le quai, on me renvoyait mon discours ringard. Je ne me suis jamais senti dans l’histoire. Cela a peut-être été ma chance, car cette marginalisation m’a sauvé d’une carrière politique. La priorité a été mon métier, même si je continue à militer.
Opérer donc. Et Dieu sait qu’il aime ça. 'Enfant, je ne faisais que ça. Je vivais en Afrique, et je m’étais installé un bloc opératoire avec de vrais animaux, des lézards, des rats, etc.' Qu’est-ce qui le passionnait tant au juste ? 'Quand on ouvrait, c’était comme dans les livres, c’est cela qui m’a toujours marqué : vérifier que c’était comme dans un livre.' Ensuite ? 'J’ai bénéficié d’une chance historique. Je me suis occupé d’un organe, dont on a découvert l’anatomie dans les années 50 et le fonctionnement complexe dans les années 60. Et puis arrivent les greffes dans les années 70-80.' Jeune chirurgien, il part au Japon en 1982-1983, où il découvre l’essor des greffes d’organes à partir de donneurs vivants, et se lie d’amitié avec le roi de la chirurgie, le professeur Makuchi. Sa première greffe ? Jacques Belghiti ne peut jamais faire comme tout le monde, elle a lieu 'la nuit de la chute du mur de Berlin'. Après ? Une histoire brillante, limpide. Les greffes se suivent et ne se ressemblent pas tout à fait. Une, dix, cent, trois cents. Il devient un chirurgien connu internationalement. Au point qu’on lui propose de présider l’Association mondiale des greffes hépatiques. Et cela aurait pu continuer.
Mais voilà, la mort de ce donneur change tout. Celui-ci avait un cancer rare qui s’est révélé lors de ce prélèvement et qui a explosé avec les suites opératoires, alors que sans la greffe la pathologie aurait pu rester silencieuse. Jacques Belghiti et son équipe de l’hôpital Beaujon se sont arrêtés. Sonnés, comme jamais. La belle histoire des greffes à partir de donneurs vivants se révélait un peu plus lourde qu’ils ne se le disaient. Dans un article paru dans Esprit, la psychologue du service, Mathilde Zelany, a détaillé combien la question du don était compliquée, combien ce choix était contraint. Comment, en effet, dire non et ne pas donner à son frère, à sa femme ? 'Quand quelqu’un est embarqué, il n’a plus vraiment la possibilité de refuser, explique Jacques Belghiti. Et puis on a quand même noté que plus d’un tiers de ceux à qui on a prélevé le foie droit ont eu des complications.' Mais le chercheur reprend vite le dessus. D’autres questions sont là, en suspens : 'Le foie se régénère vite, mais on ne regagne jamais son foie à 100 pour cent, seulement à 90 pour cent. Est-ce que le sacrifice brutal d’une partie de son foie n’entraîne pas une forme de réaction ?
Jacques Belghiti continue les greffes à partir de cadavres, mais, on le sent, cette décision n’a pas été simple. 'Une greffe, à partir d’un donneur vivant, c’est magique. Cela a bouleversé l’acte chirurgical. D’ordinaire, un chirurgien isole la partie malade d’un organe pour conserver le reste. Là, la gestuelle a changé, il fallait préserver les deux. C’était un bouleversement conceptuel.'
Arrêter ? Il a fallu qu’il se fasse violence. Certes, il y avait l’argument raisonnable : en France, pour les adultes, il y a assez de foies prélevables sur des morts, et donc le risque, même minime, n’est plus acceptable. 'Mais, avoue-t-il, c’est très difficile d’accepter de ne plus être pionnier. Grâce aux donneurs vivants, on a beaucoup appris sur le foie, jamais on aurait pu apprendre autant, et là, d’un coup, on peut avoir le sentiment de se fermer une porte de connaissance.'
Dans sa décision intervient un autre aspect, peut-être plus militant. Comme si, avec l’âge, il revenait à ses premiers combats. Jacques Belghiti est inquiet de l’avenir qui se dessine. 'Les pays occidentaux arrêtent peu à peu les greffes sur donneurs vivants adultes. Mais celles-ci se développent énormément en Asie. Au Japon, à Taiwan, à Hongkong, ils en font beaucoup. Que va-t-il se passer en Chine ?' Jusqu’à récemment, la Chine se servait outrageusement des organes prélevés sur les corps des condamnés à mort. Vu le tollé mondial, celles-ci se sont peu à peu arrêtées. 'A coup sûr, les greffes à partir de donneurs vivants vont se développer. N’est-ce pas ouvrir, là, la boîte de Pandore ? Comment s’assurer que le donneur est bien volontaire, qu’il ne le fait pas pour de l’argent ? Cela me fait peur. De drôles d’histoires circulent déjà à Hongkong…'"
Source : http://www.liberation.fr/
et l'agence de la biomedecine...
Il faut l’entendre, Jacques Belghiti, parler du foie. Il est intarissable, chaleureux, précis. On dirait qu’il évoque le contour d’une femme. 'D’abord, le regarder. C’est très important de regarder le foie, de le toucher. Sa couleur, sa consistance. C’est un organe extraordinaire.' Puis : 'Le foie, c’est plein, on ne voit rien, on devine. Le foie, c’est un organe extrêmement vascularisé, donc très complexe. On sait qu’il y a des territoires autonomes, mais on ne les voit pas. C’est unique.'
Jacques Belghiti a 60 ans. Sa femme est une psychologue de grande finesse. Ils ont un enfant ensemble, il en a deux autres d’un précédent mariage. Et il est chirurgien, spécialisé dans les greffes de foie, et en particulier des greffes à partir de donneur vivant. Car cet organe a, en outre, une particularité étonnante : il se reconstitue très vite. Vous en coupez la moitié, deux semaines plus tard, il est comme avant ou presque. 'Le foie, c’est un mystère. Il faut toujours le greffer à l’endroit où il était, et trouver le bon angle. Alors que le rein, on peut le greffer dix centimètres plus haut ou plus bas, cela ne change rien.' Et voilà pourtant qu’au top de sa carrière il vient de prendre la décision d’arrêter les greffes à partir de donneurs vivants. La passion qui a fait sa notoriété. Il en faisait près des deux tiers en France, il n’en fera plus.
La raison ? Le 15 mars 2007, un homme de 48 ans est mort, il venait de donner un lobe hépatique à son frère. 'Vous vous rendez compte. Un homme arrive en pleine santé à l’hôpital. On lui fait tous les examens pour lui prélever une partie de son foie et le greffer à son frère. Un mois plus tard, il est mort.' Que penser ? Où mettre le curseur entre le risque, la vie, la recherche, la mort, et la toute-puissance d’un geste qui peut sauver ? Jacques Belghiti est-il allé trop loin ? Trop près ? Etait-ce prévisible ?
En France, il y a déjà eu un mort, et dans le monde, 13 sur plus de 6 000 greffes. Jacques Belghiti s’est interrogé à mots ouverts. 'C’est quelqu’un de très respectable', dit de lui Didier Houssin, directeur général de la santé. 'Je lui ai dit : Surtout, ne prends pas de décision trop vite, donne-toi du temps.' Didier Houssin connaît bien Jacques Belghiti. 'On est du même âge. Etudiant, on l’appelait le communiste', raconte-t-il. Et pour cause… Si Jacques Belghiti a détonné dans ce milieu, c’est au départ en raison de son engagement communiste, peu banal dans la confrérie des chirurgiens. Né au Maroc - son père est ingénieur -, Jacques débarque en France à l’âge de 12 ans. 'J’ai fait de mauvaises études. Au lycée, j’ai été viré pour incompétence.' Belghiti traîne. Il loupe son bac, ne fait rien. Mais allez savoir pourquoi, un jour, il décide de changer. Totalement. 'Je suis allé voir le proviseur d’Henri-IV et je l’ai convaincu de me donner ma chance. Depuis, je n’ai plus rien raté.' Bac, médecine, internat, etc. Toujours reçu, jamais collé. Il avance. Mais quand même, pourquoi diable adhérer au parti communiste en 1967, alors que se préparait un mois de mai plutôt guilleret ? 'Ce n’était pas pour avoir une famille. Non, je militais, j’étais sérieux, responsable, ironise-t-il. Et d’un coup arrive Mai 68. Je voyais le mouvement enfler, et moi je restais sur le quai, on me renvoyait mon discours ringard. Je ne me suis jamais senti dans l’histoire. Cela a peut-être été ma chance, car cette marginalisation m’a sauvé d’une carrière politique. La priorité a été mon métier, même si je continue à militer.
Opérer donc. Et Dieu sait qu’il aime ça. 'Enfant, je ne faisais que ça. Je vivais en Afrique, et je m’étais installé un bloc opératoire avec de vrais animaux, des lézards, des rats, etc.' Qu’est-ce qui le passionnait tant au juste ? 'Quand on ouvrait, c’était comme dans les livres, c’est cela qui m’a toujours marqué : vérifier que c’était comme dans un livre.' Ensuite ? 'J’ai bénéficié d’une chance historique. Je me suis occupé d’un organe, dont on a découvert l’anatomie dans les années 50 et le fonctionnement complexe dans les années 60. Et puis arrivent les greffes dans les années 70-80.' Jeune chirurgien, il part au Japon en 1982-1983, où il découvre l’essor des greffes d’organes à partir de donneurs vivants, et se lie d’amitié avec le roi de la chirurgie, le professeur Makuchi. Sa première greffe ? Jacques Belghiti ne peut jamais faire comme tout le monde, elle a lieu 'la nuit de la chute du mur de Berlin'. Après ? Une histoire brillante, limpide. Les greffes se suivent et ne se ressemblent pas tout à fait. Une, dix, cent, trois cents. Il devient un chirurgien connu internationalement. Au point qu’on lui propose de présider l’Association mondiale des greffes hépatiques. Et cela aurait pu continuer.
Mais voilà, la mort de ce donneur change tout. Celui-ci avait un cancer rare qui s’est révélé lors de ce prélèvement et qui a explosé avec les suites opératoires, alors que sans la greffe la pathologie aurait pu rester silencieuse. Jacques Belghiti et son équipe de l’hôpital Beaujon se sont arrêtés. Sonnés, comme jamais. La belle histoire des greffes à partir de donneurs vivants se révélait un peu plus lourde qu’ils ne se le disaient. Dans un article paru dans Esprit, la psychologue du service, Mathilde Zelany, a détaillé combien la question du don était compliquée, combien ce choix était contraint. Comment, en effet, dire non et ne pas donner à son frère, à sa femme ? 'Quand quelqu’un est embarqué, il n’a plus vraiment la possibilité de refuser, explique Jacques Belghiti. Et puis on a quand même noté que plus d’un tiers de ceux à qui on a prélevé le foie droit ont eu des complications.' Mais le chercheur reprend vite le dessus. D’autres questions sont là, en suspens : 'Le foie se régénère vite, mais on ne regagne jamais son foie à 100 pour cent, seulement à 90 pour cent. Est-ce que le sacrifice brutal d’une partie de son foie n’entraîne pas une forme de réaction ?
Jacques Belghiti continue les greffes à partir de cadavres, mais, on le sent, cette décision n’a pas été simple. 'Une greffe, à partir d’un donneur vivant, c’est magique. Cela a bouleversé l’acte chirurgical. D’ordinaire, un chirurgien isole la partie malade d’un organe pour conserver le reste. Là, la gestuelle a changé, il fallait préserver les deux. C’était un bouleversement conceptuel.'
Arrêter ? Il a fallu qu’il se fasse violence. Certes, il y avait l’argument raisonnable : en France, pour les adultes, il y a assez de foies prélevables sur des morts, et donc le risque, même minime, n’est plus acceptable. 'Mais, avoue-t-il, c’est très difficile d’accepter de ne plus être pionnier. Grâce aux donneurs vivants, on a beaucoup appris sur le foie, jamais on aurait pu apprendre autant, et là, d’un coup, on peut avoir le sentiment de se fermer une porte de connaissance.'
Dans sa décision intervient un autre aspect, peut-être plus militant. Comme si, avec l’âge, il revenait à ses premiers combats. Jacques Belghiti est inquiet de l’avenir qui se dessine. 'Les pays occidentaux arrêtent peu à peu les greffes sur donneurs vivants adultes. Mais celles-ci se développent énormément en Asie. Au Japon, à Taiwan, à Hongkong, ils en font beaucoup. Que va-t-il se passer en Chine ?' Jusqu’à récemment, la Chine se servait outrageusement des organes prélevés sur les corps des condamnés à mort. Vu le tollé mondial, celles-ci se sont peu à peu arrêtées. 'A coup sûr, les greffes à partir de donneurs vivants vont se développer. N’est-ce pas ouvrir, là, la boîte de Pandore ? Comment s’assurer que le donneur est bien volontaire, qu’il ne le fait pas pour de l’argent ? Cela me fait peur. De drôles d’histoires circulent déjà à Hongkong…'"
Source : http://www.liberation.fr/
et l'agence de la biomedecine...
14 avril 2008
Le Tratac

Le Tratac est un exercice d'origine hindou qui, selon les principes de la méditation, fixer et calme le mental. On se sert d'un diagramme sur il convient de fixer les yeux pendant plus de deux minutes Les effets de cet exercice sont multiples. Il peut aider à favoriser : le sommeil, la méditation, la mémoire, la visualisation, la neutralisation du stress.
Mode d'emploi :
Placer le diagramme à hauteur des yeux (40 cm environ) et fixer le point central sans cligner des yeux. Respirer calmement et continu. Après deux minutes de concentration sur tratac, fermer les yeux et poser les mains sur eux sans appuyer. Nous constatons que le dessin est imprimé dans notre cerveau, à l'envers. Il s'agit d'un effet de rémanence et la dissolution de l'image survient progressivement. Après avoir éloigné les mains, il convient d'essayer de retrouver mentalement l'image du diagramme.
13 avril 2008
Le jeu des cinq animaux
Le jeu des cinq animaux est une des pratiques chinoises corporelles de santé les plus connues . Il a été mis au point dans l'antiquité par le célèbre médecin Hua Tuo.
Les styles de cette méthode sont innombrables mais se réfèrent tous aux cinq animaux de Hua Tuo: le tigre, le cerf, l'ours, le singe et la grue.

Le tigre
Le tigre évoque, d'une manière générale, les idées de puissance et de férocité.
"Quand il se meut, il engendre le vent et lorsqu’il feule, les montagnes retentissent et les vallées résonnent". "Il se meut comme une bourrasque et il est calme comme la lune".
Dur à l’extérieur, souple à l’intérieur, il peut passer rapidement d’un état de calme et de sérénité à un état de vivacité et de férocité ; alternance de détente et de contraction.
Son regard est éclatant, son esprit s’exprime dans ses yeux et sa puissance surgit dans ses griffes.
Le pratiquant de qi gong s'exercera à contenir cette "force tranquille" à l'intérieur qui s'exprimera ensuite dans un mouvement propulsif vers l'extérieur
La concentration est sur Mingmen, la force se transmet par le Du mai.
Les exercices du tigre renforcent le jing des reins, le cœur et les poumons.

Le cerf
le cerf est majestueux et dégage une impression de grande force derrière une attitude sereine; réputé pour sa vivacité et sa rapidité, il est également un symbole universel de puissance sexuelle virile et de longévité.
Il excelle à la course, fait usage de ses ramures pour s'imposer ou délimiter son territoire. Il observe alentour avec vigilance et regarde en arrière vers ses talons.
La concentration est sur Wei Lu, le coccyx, et les mouvements éveillent la petite révolution céleste.
Le pratiquant s'exercera dans son attitude et ses déplacements à incarner et manifester cette noblesse et cette puissance caractéristiques de l'animal. Les mouvements étirent les muscles et fortifient les os, les reins et le cerveau; ils chassent les douleurs articulaires du bassin et des jambes.

L'ours
Derrière son apparente lourdeur et sa démarche nonchalante, se cachent une grande intelligence, et beaucoup d'habileté et de souplesse. L'ours est simple, stable et honnête mais il peut devenir redoutable et terrifiant dans l'adversité.
"L'ours a la force de pousser les rochers et d'ébranler les arbres"
Massif et calme à l'extérieur, il est souple et mobile intérieurement; lorsqu'il se met à marcher à l'amble en s'affaissant tout en souplesse, il semble ne pas avoir d'ossature...
Le pratiquant doit exprimer la légèreté et la souplesse derrière la lourdeur et la stabilité. "Utiliser la force pesante et relâchée; la sensation est celle d'une enveloppe remplie de liquide dans laquelle se propagent des ondes" (Bruno Lazzari) Chercher l'immobilité dans le mouvement
Amener le qi vers le bas et se concentrer au Dan Tien. Les mouvements de l'ours renforcent la rate et l'estomac, dispersent le feu du foie et font descendre le feu du cœur; ils permettent d'améliorer le sommeil et se révèlent efficaces pour l'hypertension et la neurasthénie. Ils renforcent le corps dans son ensemble.

Le singe
Le singe symbolise la vivacité et l'inconstance, à l'image de son regard très mobile qui se porte rapidement d'un côté et de l'autre. Curieux et imprévisible, souple et léger, il est également craintif, peureux mais il est aussi réputé chapardeur... Détendu, il esquive très bien les attaques des autres animaux.
L'attitude du singe en art extrême oriental est celle de la sagesse et du détachement par rapport à la pseudo-sagesse des hommes. Les célèbres singes du Jingoro, au temple Nikko, qui se ferment, un les yeux, l'autre les oreilles, le troisième la bouche, sont une expression de la sagesse et du bonheur.
"Il parcourt les montagnes et saute par-dessus les ravins; il grimpe aux arbres et monte sur les branches"
Le pratiquant fera sienne la souplesse, l'agilité et la vivacité du singe, utilisant ainsi ses membres, sa tête, ses yeux et tout son corps tout en restant serein à l'intérieur... La concentration est au nombril, les mouvements de singe améliorent la circulation sanguine, affinent la vue et l'ouïe, calment l'esprit.

La grue
Son attitude au sol peut évoquer une grande dame un peu hautaine et prétentieuse, quelque peu rigide et cassante. "Elle a les pieds dans la boue mais ne veut pas le montrer". Mais quand elle vole, libre et sans contrainte, elle dégage alors légèreté, grâce et équilibre.
Le pratiquant s'efforcera d'intégrer cette noblesse naturelle, toujours conscient de son axe vertical, et d'exprimer l'harmonie et la grâce de l'échassier quand il déploie ses ailes dans le ciel. La concentration est au Dan Tien et au Ming Men; pendant le mouvement, l'eau des reins et le feu du cœur se rencontrent.
Les mouvements de grue renforcent les reins, apaisent le cœur, dilatent les méridiens et activent la circulation du sang; ils sont spécialement indiqués en cas de fatigue et de faiblesse générale.
Les styles de cette méthode sont innombrables mais se réfèrent tous aux cinq animaux de Hua Tuo: le tigre, le cerf, l'ours, le singe et la grue.

Le tigre
Le tigre évoque, d'une manière générale, les idées de puissance et de férocité.
"Quand il se meut, il engendre le vent et lorsqu’il feule, les montagnes retentissent et les vallées résonnent". "Il se meut comme une bourrasque et il est calme comme la lune".
Dur à l’extérieur, souple à l’intérieur, il peut passer rapidement d’un état de calme et de sérénité à un état de vivacité et de férocité ; alternance de détente et de contraction.
Son regard est éclatant, son esprit s’exprime dans ses yeux et sa puissance surgit dans ses griffes.
Le pratiquant de qi gong s'exercera à contenir cette "force tranquille" à l'intérieur qui s'exprimera ensuite dans un mouvement propulsif vers l'extérieur
La concentration est sur Mingmen, la force se transmet par le Du mai.
Les exercices du tigre renforcent le jing des reins, le cœur et les poumons.

Le cerf
le cerf est majestueux et dégage une impression de grande force derrière une attitude sereine; réputé pour sa vivacité et sa rapidité, il est également un symbole universel de puissance sexuelle virile et de longévité.
Il excelle à la course, fait usage de ses ramures pour s'imposer ou délimiter son territoire. Il observe alentour avec vigilance et regarde en arrière vers ses talons.
La concentration est sur Wei Lu, le coccyx, et les mouvements éveillent la petite révolution céleste.
Le pratiquant s'exercera dans son attitude et ses déplacements à incarner et manifester cette noblesse et cette puissance caractéristiques de l'animal. Les mouvements étirent les muscles et fortifient les os, les reins et le cerveau; ils chassent les douleurs articulaires du bassin et des jambes.

L'ours
Derrière son apparente lourdeur et sa démarche nonchalante, se cachent une grande intelligence, et beaucoup d'habileté et de souplesse. L'ours est simple, stable et honnête mais il peut devenir redoutable et terrifiant dans l'adversité.
"L'ours a la force de pousser les rochers et d'ébranler les arbres"
Massif et calme à l'extérieur, il est souple et mobile intérieurement; lorsqu'il se met à marcher à l'amble en s'affaissant tout en souplesse, il semble ne pas avoir d'ossature...
Le pratiquant doit exprimer la légèreté et la souplesse derrière la lourdeur et la stabilité. "Utiliser la force pesante et relâchée; la sensation est celle d'une enveloppe remplie de liquide dans laquelle se propagent des ondes" (Bruno Lazzari) Chercher l'immobilité dans le mouvement
Amener le qi vers le bas et se concentrer au Dan Tien. Les mouvements de l'ours renforcent la rate et l'estomac, dispersent le feu du foie et font descendre le feu du cœur; ils permettent d'améliorer le sommeil et se révèlent efficaces pour l'hypertension et la neurasthénie. Ils renforcent le corps dans son ensemble.

Le singe
Le singe symbolise la vivacité et l'inconstance, à l'image de son regard très mobile qui se porte rapidement d'un côté et de l'autre. Curieux et imprévisible, souple et léger, il est également craintif, peureux mais il est aussi réputé chapardeur... Détendu, il esquive très bien les attaques des autres animaux.
L'attitude du singe en art extrême oriental est celle de la sagesse et du détachement par rapport à la pseudo-sagesse des hommes. Les célèbres singes du Jingoro, au temple Nikko, qui se ferment, un les yeux, l'autre les oreilles, le troisième la bouche, sont une expression de la sagesse et du bonheur.
"Il parcourt les montagnes et saute par-dessus les ravins; il grimpe aux arbres et monte sur les branches"
Le pratiquant fera sienne la souplesse, l'agilité et la vivacité du singe, utilisant ainsi ses membres, sa tête, ses yeux et tout son corps tout en restant serein à l'intérieur... La concentration est au nombril, les mouvements de singe améliorent la circulation sanguine, affinent la vue et l'ouïe, calment l'esprit.

La grue
Son attitude au sol peut évoquer une grande dame un peu hautaine et prétentieuse, quelque peu rigide et cassante. "Elle a les pieds dans la boue mais ne veut pas le montrer". Mais quand elle vole, libre et sans contrainte, elle dégage alors légèreté, grâce et équilibre.
Le pratiquant s'efforcera d'intégrer cette noblesse naturelle, toujours conscient de son axe vertical, et d'exprimer l'harmonie et la grâce de l'échassier quand il déploie ses ailes dans le ciel. La concentration est au Dan Tien et au Ming Men; pendant le mouvement, l'eau des reins et le feu du cœur se rencontrent.
Les mouvements de grue renforcent les reins, apaisent le cœur, dilatent les méridiens et activent la circulation du sang; ils sont spécialement indiqués en cas de fatigue et de faiblesse générale.
12 avril 2008
09 avril 2008
07 avril 2008
Chakras - today's energy levels

The Chakras represent the seven primary energy hubs in the body. Life force energy is constantly flowing in and out of these centers. Just as the cosmos is constantly changing, so too are the levels of energy absorbed and radiated by our Chakra centers. The graph below is a representation of the quantities of Chakra energies available today.

Sahasrara - The Crown Chakra represents energies associated with cosmic consciousness, spirituality, knowledge, wisdom and inner peace.
Ajna - The Third Eye Chakra represents energies focused on both physical and spiritual vision. Psychic powers resonate from the Ajna Chakra, as well as your image of the Cosmos as a whole (the big picture and the many nuances that make your journey unique.
Vishuddha - Throat Chakra is the energy center associated with communication and creativity. Your energy to express yourself verbally and creatively are derived from the Vishuddha Chakra.
Anahata - The Heart Chakra’s energy is concentrated on issues concerning your emotions. This energy fuels your power to love, feel compassion and maintain balance between disparate aspects of your being.
Manipura - The Power Chakra provides the energy that fuels our strength of will, individuality and sense of self-worth.
Svadhisthana - The Spleen or Sacral Chakra supplies the energy we use emotionally and sexually. This is the energy used to connect to others.
Muladhara - The Root or Base Chakra furnishes the energy used to create and maintain our foundation. This is the energy that keeps us on firm ground and provides us with the basic skills to uphold a place in the world.
05 avril 2008
Qigong Chi Kung: Six Healing Sounds
une manière de faire, pas tout à fait dans l'ordre de monika mais bon... interressant cependant
15 décembre 2007
Les 5 parfums du coeur

Ainsi parlait le maître Hui Heng :
« Vous êtes venus de loin et vous attendez de moi que je vous transmette quelque méthode qui vous permette de retrouver votre nature de bodhi*. Sachez tout d’abord que la nature de bodhi ne peut se trouver que par soi-même, en y pensant à chaque instant, en œuvrant à chaque instant pour que le cœur soit pur, en agissant à chaque instant dans le but de rencontrer la nature d’origine qui se trouve en chacun. Et ceci personne ne peut vous aider à l’obtenir, ou le faire à votre place.
Mais, nous sommes réunis ici et maintenant. Cela veut bien dire que les chemins de nos destinées doivent se croiser. Alors puisqu’il en est ainsi, je vais vous parler des cinq parfums du cœur.
Le premier est le parfum de l’épuration, ou encore le parfum né des interdictions que l’on se fait à soi-même : dans le cœur, il n’y a pas de négation, de mauvaises intentions, pas de jalousie, pas de cupidité, pas de mécontentement ni de prétention. Cet état fait naître le parfum qui élimine les impuretés. On le nomme le parfum d’épuration.
Le second parfum est le parfum de la stabilité ou encore le parfum de la nature inébranlable : face à tous les aspects qu’ils soient positifs ou négatifs, fastes ou néfastes, notre cœur n’est pas troublé, il reste inébranlable. Ceci est le parfum de la stabilité.
Le troisième est le parfum de l’intelligence, ou encore le parfum de la sagesse : à chacun d’utiliser son intelligence comme une lumière pour éclairer son propre cœur, et veiller ainsi à ce qu’il ne soit pas encombré. Le cœur peut être encombré par les souvenirs des bonnes actions que l’on a réalisé ou des mauvaises que l’on a pu subir. Par le discernement de l’intelligence, et avec sagesse, le cœur ne s’attache pas aux actes ni à leurs souvenirs, il reste ainsi disponible. Ceci est le parfum de l’intelligence et de la sagesse.
Le quatrième est le parfum de la liberté : puisque le cœur n’est encombré ni des actes ni de leurs souvenirs, il ne crée par non plus de discernement entre ce qui peut être bon ou mauvais. Il reste ainsi sans attache. Ceci est le parfum de la liberté.
Le cinquième parfum est le parfum de la liberté active : puisque le cœur n’est encombré ni des souvenirs, ni du discernement entre le bien et le mauvais, il est vraiment libre de toute attache. A ce point il faut se garder cependant de rester solitaire et plonger dans un vide stérile. Au contraire, c’est alors que l’écoute s’ouvre au maximum à l’intérieur et à l’extérieur : et ainsi, en relation harmonieuse avec l’environnement et attentif aux enseignements de toutes les sagesses, la différence entre soi et l’autre, entre la nature véritable du cœur et l’univers disparaît. Ceci est le parfum de la liberté active.
Sachez tous que ces parfums là, c’est à l’intérieur de soi-même que chacun doit les allumer pour purifier et embaumer le cœur. Vous ne les trouverez pas en cherchant secours à l’extérieur.
Les cinq parfums du cœur vous mèneront sur le chemin de la bodhi. »
« Vous êtes venus de loin et vous attendez de moi que je vous transmette quelque méthode qui vous permette de retrouver votre nature de bodhi*. Sachez tout d’abord que la nature de bodhi ne peut se trouver que par soi-même, en y pensant à chaque instant, en œuvrant à chaque instant pour que le cœur soit pur, en agissant à chaque instant dans le but de rencontrer la nature d’origine qui se trouve en chacun. Et ceci personne ne peut vous aider à l’obtenir, ou le faire à votre place.
Mais, nous sommes réunis ici et maintenant. Cela veut bien dire que les chemins de nos destinées doivent se croiser. Alors puisqu’il en est ainsi, je vais vous parler des cinq parfums du cœur.
Le premier est le parfum de l’épuration, ou encore le parfum né des interdictions que l’on se fait à soi-même : dans le cœur, il n’y a pas de négation, de mauvaises intentions, pas de jalousie, pas de cupidité, pas de mécontentement ni de prétention. Cet état fait naître le parfum qui élimine les impuretés. On le nomme le parfum d’épuration.
Le second parfum est le parfum de la stabilité ou encore le parfum de la nature inébranlable : face à tous les aspects qu’ils soient positifs ou négatifs, fastes ou néfastes, notre cœur n’est pas troublé, il reste inébranlable. Ceci est le parfum de la stabilité.
Le troisième est le parfum de l’intelligence, ou encore le parfum de la sagesse : à chacun d’utiliser son intelligence comme une lumière pour éclairer son propre cœur, et veiller ainsi à ce qu’il ne soit pas encombré. Le cœur peut être encombré par les souvenirs des bonnes actions que l’on a réalisé ou des mauvaises que l’on a pu subir. Par le discernement de l’intelligence, et avec sagesse, le cœur ne s’attache pas aux actes ni à leurs souvenirs, il reste ainsi disponible. Ceci est le parfum de l’intelligence et de la sagesse.
Le quatrième est le parfum de la liberté : puisque le cœur n’est encombré ni des actes ni de leurs souvenirs, il ne crée par non plus de discernement entre ce qui peut être bon ou mauvais. Il reste ainsi sans attache. Ceci est le parfum de la liberté.
Le cinquième parfum est le parfum de la liberté active : puisque le cœur n’est encombré ni des souvenirs, ni du discernement entre le bien et le mauvais, il est vraiment libre de toute attache. A ce point il faut se garder cependant de rester solitaire et plonger dans un vide stérile. Au contraire, c’est alors que l’écoute s’ouvre au maximum à l’intérieur et à l’extérieur : et ainsi, en relation harmonieuse avec l’environnement et attentif aux enseignements de toutes les sagesses, la différence entre soi et l’autre, entre la nature véritable du cœur et l’univers disparaît. Ceci est le parfum de la liberté active.
Sachez tous que ces parfums là, c’est à l’intérieur de soi-même que chacun doit les allumer pour purifier et embaumer le cœur. Vous ne les trouverez pas en cherchant secours à l’extérieur.
Les cinq parfums du cœur vous mèneront sur le chemin de la bodhi. »
Une conférence sur le boudhisme ChanPar le sixième patriarche Hui Neng Parfum du Cœur
Traduction Rinnie Tang et Bertrand Nourrissat
* Terme essentiel au bouddhisme, traduit assez souvent et à tort par « illumination », bodhi signifie « éveil ». Il existe plusieurs sortes de bodhi, la plus parfaite étant celle des buddha, des Éveillés
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